Entretien Entretien avec Clémentine Beauvais

Par Julie Raulet, Librairie L'Embellie (La Bernerie en Retz)

On ne présente plus Max Ducos et Clémentine Beauvais, deux artistes qui manient les mots et les images avec douceur, sensibilité et gaieté. Pour leur première collaboration, ils nous invitent à entrer dans les secrets du jardin public pour une méditation joyeuse et surprenante.

Vous êtes tous les deux publiés chez Sarbacane. Qu’est-ce qui a motivé votre collaboration ?

Clémentine Beauvais - C’est moi qui ai suggéré à Emmanuelle Beulque, l’éditrice albums chez Sarbacane, de proposer à Max cette collaboration. Ça faisait longtemps que j’espérais faire un album avec lui, adorant son travail, et celui-ci m’a semblé parfaitement adapté à son style puisqu’il est particulièrement doué pour représenter la nature.

Max Ducos - Pour ma part, j’ai été très touché que Clémentine pense à moi pour illustrer son texte. En général, je n’illustre que mes propres histoires mais j’aime bien expérimenter de nouvelles façons de travailler. La motivation principale était que l’histoire se passait dans un parc, ce qui me donnait la possibilité de travailler sur le jardin public de Bordeaux qui se trouve à deux pas de mon atelier. Il y a dix ans, j’ai fait un album qui s’appelle Vert secret et qui se passe dans un jardin à la française. J’ai été séduit par l’idée de travailler cette fois sur le jardin à l’anglaise.

 

Le texte nous interpelle dès la première page sur l’observation du jardin. Et nous plongeons dans les illustrations qui fourmillent de détails. Serait-ce une invitation à regarder ce qui nous entoure ?

M.D. - Oui, pour remarquer les détails comme les cheveux des statues, il faut assurément être contemplatif. Pour moi, c’est une vertu cardinale. C’est comme ça que je trouve l’inspiration et que je me sens connecté avec le réel. Un parc avec ses bancs, ses pelouses et ses statues est un lieu idéal pour observer le monde et prendre le temps de se retrouver.

 

Petit à petit, grâce à l’observation et l’attention portées au texte et à l’image, vous nous invitez à entrer dans les secrets du jardin. Pour vous, que représente le jardin public ?

C.B. - J’ai grandi près d’un parc extrêmement sage, le jardin du Luxembourg, et c’était d’abord un espace « pour les adultes » dans mon imagination – rien à voir avec la nature et la campagne de chez mes grands-parents. J’avais l’impression qu’on ne pouvait rien faire, pas jouer au ballon, pas promener de chien, pas aller sur les pelouses. En Angleterre, j’ai découvert des jardins où l'on folâtre et où l’on peut se cacher et jouer. Pour moi, ça reste « le » modèle de jardin public dans lequel je veux aller.

M.D. - J’ai grandi à côté du jardin public de Bordeaux, celui-ci fait partie de ma vie, comme un membre de ma famille. Certaines personnes traversent ce parc tous les jours pour aller au boulot, moi j’y suis toujours allé avec une raison bien précise. Tous mes souvenirs de ce jardin, mis bout à bout, forment dans ma mémoire comme une longue histoire de ma vie, vue à travers un prisme bien particulier. Il y a eu le temps des grenouilles et de Guignol, de ma grand-mère, puis le temps de la bibliothèque, du muséum, le lycée, les copines, la peinture… Chaque coin de ce jardin est associé à un souvenir. Quelle joie d’en créer de nouveaux avec Clémentine !

 

Dans votre album, les statues ont les cheveux et les poils qui poussent, signe du temps qui passe. Pourquoi avoir choisi les cheveux ?

C.B. - On était en plein confinement quand j’ai écrit l’histoire et on avait tous les cheveux qui poussaient ! Ça m’a amusée d’imaginer des statues qui auraient, elles aussi, ce problème. Et une petite fille qui aurait le temps d’observer et de s’en apercevoir. Qui, au fond, regarde vraiment les statues dans les parcs ? C’est un album sur ce que l’on voit quand on a le temps, quand on prend le temps.

 

Dans les illustrations, la nature a la primauté de l’espace. Les personnages sont des touches qui la traversent. Pourquoi ce choix alors même que l’histoire se penche sur le rapport des deux personnages et des statues ?

M.D. - Le texte de Clémentine est déjà très parlant et hyper visuel. Je voulais être complémentaire et parler du lieu pour donner un cadre à cette déambulation. Dans la plupart de mes albums, le lieu est le point de départ de l’histoire. Pour ce qui est de la nature, n’oublions pas que dans un jardin public, il s’agit d’une nature très artificielle. C’est le fantasme d’un monde idéalisé où des pelouses impeccables côtoient des arbres du monde entier et des bosquets de fleurs composés comme des pâtisseries.

 

Boucles de pierre parle aussi de la maladie, mais vous avez choisi de vous focaliser sur la guérison, comme une reverdie. Pas de drame, bien au contraire. Tout l’album se porte sur les petits plaisirs : le thé, la brioche chaude, les instants partagés, la découverte des secrets. Est-il important de transmettre ce plaisir, même au travers de sujets graves ?

C.B. - J’ai toujours adoré les livres qui nous mettent l’eau à la bouche en parlant de bonne nourriture. Le lien entre la petite fille et son oncle, qu’elle connaît finalement assez peu, s’exerce principalement ainsi. C’est un peu la galette et le petit pot de beurre du Petit Chaperon rouge, toutes ces pâtisseries, sauf qu’elles atteignent leur but et renforcent leur relation. J’aime bien cette affection silencieuse entre deux personnes de générations différentes, ces moments où se transmettent des choses muettes.

M.D. - On traverse une période où la maladie est le sujet le plus important de notre société. On passe plus de temps chez nous. La cuisine, les gâteaux faits maison prennent plus de sens. Au-delà des petits plaisirs décrits dans ce livre, c’est avant tout la relation entre cette enfant et son oncle souffrant qui reste le sujet principal. Les cheveux de pierre, telle une métaphore du temps qui passe, nous rappellent le côté précieux des moments passés aux côtés des gens qu’on aime.

 

 

À propos du livre

Chaque jour, une fille traverse un grand jardin pour visiter son oncle malade avec qui elle partage thé et brioche. Un jour, au détour d'un chemin, elle observe des changements chez les statues qui peuplent cet espace de nature : leurs cheveux et leurs poils ne cessent de pousser. Il paraîtrait que le coiffeur de ces êtres de pierre est absent. En observatrice, la narratrice devient la gardienne d'un secret. Clémentine Beauvais et Max Ducos nous emportent dans un univers où l'humain devient petite fourmi au milieu des grands arbres. Ils nous plongent dans un univers foisonnant, les couleurs s'impriment sous nos paupières et nous font vivre une aventure aussi étonnante que pleine de joie.

 

Photo Clémentine BEAUVAIS  © Céline Nieszawer Leextra

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