Littérature française

Marianne Rubinstein

La famille, cet abri infernal

L'entretien par Marianne Kmiecik

Librairie Les Lisières (Villeneuve-d'Ascq)

Lorsque Emma et Axel, des jumeaux, annoncent à leurs parents qu’ils ne veulent qu’une seule fête pour célébrer leurs deux mariages, c’est la surprise. Trois familles font alors connaissance et doivent s’entendre pour organiser l’événement... Un roman d’amour et de famille, sensible et maîtrisé.

 

On commence la lecture de Nous sommes deux avec l’agréable impression de rentrer à la maison. Avec le sentiment de retrouver la famille et les amis, tant les personnages nous semblent proches, familiers. Dans un roman choral savamment orchestré, Marianne Rubinstein nous emmène à la rencontre de trois familles, les Bricourt, les De Langles et les Cohen, qui organisent les mariages de leurs enfants. Choc des cultures, rencontre des religions, les moindres détails doivent être pensés pour que tout se déroule au mieux. Abordant des thèmes variés comme les mariages mixtes, la construction des couples et des familles, les relations fraternelles fortes, Nous sommes deux reflète avec beaucoup de subtilité notre société actuelle et nous invite à nous mettre à la place de l’autre et à faire preuve d’empathie. Sensible sans jamais être mièvre, réfléchi sans jamais être pesant, ce roman se dévore et se referme avec la douce envie de le relire sans attendre. Un moment de lecture époustouflant !

Page — Deux personnages sont au cœur de votre roman, Emma et Axel, qui sont jumeaux. Comment avez-vous abordé leur relation, leur histoire, et l’évolution de leurs rapports en grandissant ?
Marianne Rubinstein — Vous avez raison, tout le texte s’enroule autour des jumeaux. Au début, je ne leur avais pas accordé cette centralité. Ils étaient certes le prétexte à cette histoire, puisque les Bricourt, les Cohen et les Langles se rencontrent à l’occasion du mariage simultané des jumeaux – celui d’Emma avec David Cohen et celui d’Axel avec Philippine de Langles. Mais ils étaient des personnages comme les autres. C’est dans un deuxième temps, après avoir terminé l’histoire de ce double mariage, que je me suis rendu compte qu’il manquait quelque chose. Et je suis repartie du début, lorsqu’Emma et Axel attendent leur mère à la gare, pour développer un deuxième texte sur l’enfance, l’adolescence et le passage à l’âge adulte d’Emma et Axel, sur leur séparation programmée et ce qu’elle va entraîner. Ce deuxième texte (en italique dans le livre) est d’une autre nature que le précédent, il est moins narratif, plus sensible, à hauteur du regard des jumeaux qui grandissent. Il s’est alors passé quelque chose de très curieux : le roman, qui était un peu fermé sur lui-même, s’est ouvert, il s’est mis à tenir debout, comme si ce deuxième récit lui avait donné sa colonne vertébrale.

P — En décidant de se marier en même temps, Axel et Emma mettent en relation trois familles bien différentes. Les trois couples de parents vivent d’ailleurs leur propre mariage de façons variées et ont parfois eu à subir des épreuves douloureuses. Quelle est votre propre vision du mariage et de la vie de famille ?
M. R. — Virginia Woolf, dans Une chambre à soi, mettait en garde contre ce travers qui peut consister, pour un auteur, à utiliser ses personnages pour faire passer des messages, pour parler à leur place, ce qui est toujours très mauvais. Ma propre vision du mariage et de la vie de famille n’a pas sa place ici. Ce qui importe, c’est la vision qu’en ont mes personnages. Et une des questions qu’ils posent est celle de la tension entre liberté individuelle et vie de couple, entre vertige de la fusion et désir d’accomplissement personnel.

P — Emma se marie avec David Cohen, fils de Juifs pratiquants, et décide de se convertir. La religion pose aussi de nombreuses questions dans l’organisation du mariage. Cette thématique est particulièrement présente dans l’actualité. Pensez-vous que nous pourrons un jour vivre sereinement et que nous serons capables de faire preuve de tolérance ?
M. R. — Je l’espère. Dans mon roman, les trois familles (une juive, une catholique, une athée) sont contraintes d’organiser ce double mariage en commun, ce qui pose toute une série de problèmes, dont celui de la nourriture (casher ou non). Il y a des tensions, des agacements, mais aussi des complicités, des séductions mutuelles (en particulier entre la famille juive et la famille d’aristocrates catholiques qui partagent une forme de culture minoritaire, une attention particulière à la perpétuation des traditions, voire même une mémoire de la persécution). En dépit de leurs divergences, les personnages parviennent néanmoins à discuter et à échanger, même s’il y a des frottements et des incompréhensions. Ces valeurs de base, ce socle commun, qui nous permettent de vivre ensemble en dépit de nos différences, sont une des richesses de notre pays et il ne faut pas les brader.

P — Entre la génération des mères et celle des filles, on constate une grande différence. Quand les mères ont souvent abandonné leur carrière pour se consacrer à leur famille, les filles assument et revendiquent leur volonté de travailler. Croyez-vous que la place de la femme dans la société (au sein de la famille et vis-à-vis du travail) évolue vers une plus grande égalité ?
M. R. — Je n’ai pas écrit un essai mais un roman, même s’il est vrai que la littérature cherche aussi, avec d’autres outils que les sciences humaines et sociales, à saisir quelque chose d’une époque, à encapsuler le réel et un certain air du temps. En France, le taux d’activité des femmes n’a cessé d’augmenter. Et l’instabilité accrue des couples rend plus nécessaire que jamais l’autonomie financière des femmes. Néanmoins, on est encore loin de l’égalité, que ce soit en termes de salaire (y compris à compétences égales) ou de tâches ménagères !

P — Vous êtes économiste de formation, pouvez-vous nous raconter quel est votre parcours et votre rapport à la littérature et à l’écriture ? Comment choisissez-vous vos sujets, vos personnages, comment construisez-vous votre intrigue ?
M. R. — On vient d’évoquer l’autonomie financière des femmes. Il me fallait un métier qui me laisse en même temps la liberté d’écrire. L’université me semblait idéale et c’est ainsi que je suis devenue maître de conférences en économie. La littérature pour moi n’est pas un métier, c’est une façon de vivre, une manière de respirer. Quant aux sujets que je choisis, il m’arrive de tâtonner beaucoup car il me faut trouver une histoire qui éveille en moi suffisamment de désir, d’échos et d’intérêt pour que j’aie la force de mener le récit jusqu’au bout. L’histoire de ces jumeaux qui défusionnent telle une fission nucléaire, entraînant toute une série de réactions en chaîne qui déstabilisent leur entourage, m’a passionnée pour plein de raisons. C’était aussi une manière pour moi de parler de l’enfance et de tout ce que l’on doit abandonner pour grandir.