D’abord, puisque c’est de cela dont il est question dans votre dernier roman, vous considérez-vous comme drôle ?
David Foenkinos Ah cette question me fait rire. C’est vous qui êtes drôle ! C’est difficile de savoir si je suis drôle. Disons que tous mes premiers romans étaient centrés sur l’humour. J’avais l’impression que j’allais ennuyer le lecteur si je ne le faisais pas rire. D’ailleurs, je déconseille plutôt ces romans que je trouve un peu trop burlesques, loufoques. Ils partent dans tous les sens, je ne les comprends même pas moi-même. J’ai mis du temps à mettre davantage de gravité ou de mélancolie dans mes romans, jusqu’à écrire La Délicatesse ou Charlotte. Dans Je suis drôle, j’évoque l’humour comme un besoin viscéral d’être aimé. Je travaille autour de la fameuse formule de l’humour comme étant la politesse du désespoir. On va découvrir, comme mon personnage, que Gustave Bonsoir a de la mélancolie en lui. Autre problème : il n’est pas drôle ! En tout cas, sur scène, il ne fait rire personne. C’était d’ailleurs un challenge dans ce roman d’écrire des blagues pas drôles !
Certains thèmes sont récurrents dans votre œuvre et ont l’air de vous tenir à cœur. Notamment le fait que l’art peut sauver les gens. Est-ce quelque chose que vous avez ressenti, éprouvé vous-même ?
D. F. Oui, vous avez raison. J’avais le sentiment profond que mes livres étaient très différents les uns des autres mais je me suis rendu compte, avec le temps, du lien les unissant et des thèmes qui reviennent d’une manière obsessionnelle. Je parle beaucoup de la seconde vie, de la réinvention de soi et bien sûr de l’art comme consolation. J’y ai mis, malgré moi, ce que j’ai vécu : une grave maladie à l’âge de 16 ans, des mois à l’hôpital et la lecture qui m’a sauvé. Sans les livres, je n’aurais pas surmonté cette épreuve. Puis j’ai compris que c’était avec les mots que je pouvais exprimer ma sensibilité. D’une manière générale, avoir frôlé la mort a accéléré mon rapport à la beauté. C’est devenu ma quête permanente.
Vous affectionnez la figure du loser magnifique, entre drôlerie et mélancolie. Vos héros sont constamment à la recherche de leur propre identité. Cela prend-il du temps de savoir qui l’on est ?
D. F. Oui, c’est vrai que cela prend du temps de rechercher son identité ! Et c’est au cœur de Je suis drôle qui est un roman d’éducation. Gustave Bonsoir est un jeune homme qui se cherche. J’aime l’idée que, malgré ce qu’il vit, il continue de croire en lui, en son pouvoir comique. Mais il doit aller sur les traces de son passé, se rencontrer et se recomposer pour pouvoir ensuite s’offrir véritablement au monde. C’est presque une quête initiatique. C’est un thème que j’aime et que j’avais aussi abordé dans Numéro deux, sur le casting d’Harry Potter. J’avais raconté l’histoire de celui qui n’avait pas été choisi. C’était un livre sur l’échec et comment surmonter un échec. Mes personnages traversent des épreuves et j’espère qu’ils sont surpris par le destin que je leur propose.
Votre œuvre, elle aussi, se voit prendre une nouvelle direction notamment grâce aux réseaux sociaux. Alors que Tout le monde aime Clara sort en poche, il y a toute une génération qui découvre vos livres et les dévore grâce à Tiktok (en tant que libraire, je n’ai jamais autant vendu de Foenkinos en poche que maintenant !). Qu’est-ce que cela vous fait d’être devenu une trend Tiktok ? Quel rapport entretenez-vous avec ce jeune public ?
D. F. C’est quelque chose de très fort que je suis en train de vivre. Surtout pour moi qui ne vient pas d’un environnement culturel et qui ne lisait pas avant mes 16 ans et mon opération. Je vois depuis deux ou trois ans beaucoup de jeunes qui me lisent. Cela me bouleverse. C ’est une jeune fille qui, au départ, a parlé de Vers la beauté sur Tiktok et la vidéo a dépassé le million de vues. C’est parti de là. On décrie souvent les réseaux sociaux mais c’est magnifique de voir toute une jeune génération qui parle de livres. Je tombe sur des posts sur Kafka ou Camus, c’est merveilleux ! Moi je ne suis pas un adepte des réseaux, je suis sur Instagram seulement depuis deux ans. J’avais aussi été très heureux de toucher le public avec mon roman le plus important à mes yeux, Charlotte, en obtenant à l’époque le prix Goncourt des Lycéens.
Gustave Bonsoir n’a de drôle que son patronyme qu’on dirait sorti d’un mauvais sketch. Lui qui s’est toujours imaginé humoriste ne récolte que des rires gênés lors de ses tant attendus premiers passages sur scène. Vient alors pour lui une remise en question qui le plongera dans les limbes de la tristesse. Tout un monde à réinventer. Le lecteur retrouvera avec plaisir le talent de David Foenkinos pour raconter des histoires. Son style entraînant et imagé fait mouche, de même que ses personnages de garçons un peu paumés à qui la vie offre des secondes chances. La mélancolie douce-amère de l’auteur est comme un cocon que l’on est heureux de retrouver à chaque parution.