Nous entrons dans l’histoire de Joseph, Constance et Wassim à petits pas et comme sur la pointe des pieds. Après quelques pages, on se sent véritablement en immersion dans leur environnement. Comment avez-vous travaillé cette entrée en matière ?
Anne Guglielmetti Joseph, Constance et Wassim sont les trois protagonistes principaux de ce roman. Ils sont aussi ceux par qui on découvre les autres personnages et un même lieu : un village comme il en existe bien d’autres en France. Le choix formel d’entendre ces trois voix, à tour de rôle, impliquait que l’on soit immédiatement de plain-pied avec leur vision respective de ce qui les entoure et de ce qu’ils ressentent. Mais existe-t-il une vision « objective », autrement dit distanciée ou surplombante qui serait celle d’un auteur omniscient ? Je ne le crois pas. Il s’agissait pour moi non pas d’« expliquer » leur situation mais de les écouter, les suivre pas à pas dans leur évolution. Et pour commencer, à petits pas, oui, comme dans la vie quand on rencontre quelqu’un pour la première fois, à qui on ne demande pas tout de go ce qui le tourmente ou le réjouit, ni pourquoi il est là. Il est évident aussi que Joseph, qui va sur ses 7 ans, n’a pas les mêmes centres d’intérêt ni le même langage que l’homme de 50 ans qu’est Wassim. Quant à la jeune femme de 25 ans qu’est Constance, quand elle apparaît, elle le fait avec ce qui la domine à l’exclusion de tout autre sentiment : la colère.
Même si vous évoquez discrètement des événements qui ont ponctué l’actualité, l’intrigue semble assez intemporelle. Quelles étaient vos intentions en faisant référence à ces faits précis ?
A. G. Je voulais, dans ce roman, parler de notre présent. Du sentiment d’effarement et d’égarement dans un monde devenu incompréhensible et qui, me semble-t-il, nous interroge tous. L’« actualité » est une réalité très difficile à saisir, entre autres raisons parce qu’elle est l’objet des médias qui s’en emparent et en donnent une version qui n’est que l’écume d’un lent mouvement de fond, vécu à la fois collectivement et individuellement. Pour comprendre ce qui nous assaille soudainement ‒ en réalité telle ou telle autre « crise » vient de loin ‒, il faut attendre que les historiens, après maintes recherches, en restituent le cheminement et la complexité. Mais je suis romancière et c’est l’être humain dans son individualité immédiate qui m’émeut. Les « chemins » tortueux, douloureux ou émerveillés de chacun sont mes chemins parce qu’il n’y a qu’une seule âme (ou solitude) humaine et une même condition de mortels pour nous tous. D’où peut-être « l’intemporalité » que vous mentionnez. En tout cas, il était hors de question pour moi de reprendre le vocabulaire véhiculé par les médias pendant la crise des dits « Gilets jaunes », par exemple, et j’ai aussi laissé planer le doute sur la dénonciation qui a mené Wassim en France.
Quels que soient les agissements et les pensées de vos personnages, on sent que vous éprouvez pour eux une grande empathie.
A. G. Si je réussis à susciter chez le lecteur de l’empathie pour les personnages des Chemins de Joseph, j’en serai profondément heureuse. Je n’ai jamais compris comment un romancier qui vit quotidiennement pendant des mois avec ses personnages pouvaient les détester, les enlaidir. Dans Le Domaine, je me suis essayée à peindre une figure du Mal, à travers le personnage du Baron. Le portrait est sans complaisance. Mais cette malignité dévastatrice est d’abord de la bêtise. Une bêtise grotesque, répétitive et, au fond, très ennuyeuse.
En filigrane du roman, il y a la solitude. Chacun des trois personnages l’expérimente de façon très différente. Qu’avez-vous voulu exprimer autour de ce sentiment ?
A. G. Notre besoin des uns et des autres. Pour grandir, dépasser les épisodes les plus sombres de nos existences. Et aussi parce que nous savons, aujourd’hui plus que jamais, que tous les êtres vivants, dont nous sommes, doivent être solidaires.
Un petit coin de campagne dans l’Orne. Il y a Joseph, 7 ans, garçon solitaire et un peu en marge qui s’est construit un monde à lui. Constance, très jeune femme un peu perdue, revient dans la région après avoir tenté de vivre à Paris. Wassim, médecin attentif aux autres, vient d’un pays qu’il a fui et doit faire le deuil d’une relation chère à son cœur. Joseph, Constance et Wassim vont s’approcher, se côtoyer, cheminer séparément mais leurs destins sont liés. C’est un roman qui se déguste car la belle et très sensible écriture d’Anne Guglielmetti nous plonge littéralement dans ce décor campagnard. Le temps d’une tranche de vie, à côté des aléas du monde, on suit ces trois personnages avec beaucoup d’émotion et d’empathie. Un roman très touchant.