Chronique Un amour impossible de Christine Angot

Véronique Mutrel Librairie La Passerelle (Antony)

Comme une ritournelle cette histoire hante votre tête et votre cœur.Si vous ne devez lire qu’un seul livre de cette rentrée littéraire 2015, au demeurant un excellent cru, c’est sans nul doute celui-ci. À mettre entre toutes les mains.

Châteauroux fin des années 1950. Rachel, 26 ans, jeune femme d’une grande beauté travaille à la Sécurité sociale. Elle vit seule avec sa mère et sa demi-sœur depuis son enfance, car le père, juif égyptien, a fui la France pendant la guerre et n’est pas revenu. Rachel tombe amoureuse de Pierre, traducteur à la base américaine de la ville, issu d’une famille de la grande bourgeoisie parisienne. Une passion naît entre eux qui sera sans lendemain. Rachel souhaite un enfant de cet amour et Pierre accepte, bien qu’il ne veuille pas s’engager. Il part pour Paris et Rachel ne le rejoindra pas. On comprend vite que, pour Pierre, le milieu social de Rachel est une barrière infranchissable. Rachel décide d’avoir cet enfant seule. Et c’est sur l’absence du père que se bâtit, dans un premier temps, la relation exclusive mère-enfant. Si l’intelligence et l’indépendance de cette femme lui permettront une certaine ascension dans sa carrière professionnelle, sur le plan des sentiments, Rachel répète ce qu’elle a elle-même vécu. Un manque de confiance en soi lui colle à la peau, dû à la fois aux difficultés matérielles et à l’absence de père. La mère de Rachel a elle aussi élevé seule ses deux filles. La seconde fille est née d’un autre lit et le père de Rachel ignorera tout de son existence. Le père fera à nouveau une brève apparition qui marquera à jamais la jeune fille. En la retrouvant, il exprime sa déception, lui dit qu’il la trouve « bien ordinaire ». C’est à partir de l’histoire de ses parents et de sa propre enfance, puis adolescence, que Christine Angot puise la matière de son dernier roman. L’auteure confie avoir eu ce livre en tête depuis son entrée en littérature. Elle précise qu’écrire sur la relation à la mère est la chose la plus difficile qui soit. Que, par conséquent, cela lui aura pris quelques décennies : « car une mère on ne la rencontre pas ». Pour mettre toute la lumière sur la personnalité de la mère, et la relation mère-fille qui basculera lorsque le père refera son apparition au moment de l’adolescence du personnage, l’auteure taira pratiquement tout au long de son récit la relation au père, sujet de ses précédents romans, comme Une semaine de vacances (J’ai lu) ou L’Inceste (Le Livre de Poche). L’innommable n’affleurera jamais à la conscience de la mère. Comme débarrassée de tout affect et avec une précision d’entomologiste, l’auteure dévide le fil de l’histoire et toute la force du récit réside dans ce style extrêmement dépouillé qui n’est pas sans évoquer l’écriture de Marguerite Duras. L’auteure est au plus près de l’intimité et des sentiments de ses personnages. Elle leur donne une vérité qui imprime une sorte d’universalité à son récit. De cet « amour impossible » naît la possibilité du livre, et s’écrit ainsi pour nous le texte de nos vies, entraperçues. Un amour impossible est sans doute le meilleur livre de Christine Angot, d’une immense générosité, d’une justesse et d’une profondeur qui sont la signature des grands.

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