Jeunesse

Maylis Adhémar

Une révolution joyeuse

TD

Entretien par Thibault Delacoure

(Librairie Richer, Angers)

Un récit à six mains n’est pas fréquent. Il aura fallu la plume de Maÿlis Adhémar et les illustrations de Tristan Mory pour narrer la vie de cette jeune fille originaire du Kurdistan iranien, en partie inspirée par leur amie Bahareh Zaheri. Un texte magnifique sur une révolution joyeuse, à hauteur d’enfant.

Comment ce projet a-t-il vu le jour ?

Maÿlis Adhémar C’est avant tout une histoire d’amitié. Tristan, Bahareh et moi-même habitions le même quartier : c’est là que nous nous sommes rencontrés, entraidés et, très vite, j’ai eu accès à la culture kurde de Bahareh et aux interdits auxquels elle a dû faire face jusqu’à son départ d’Iran, à 27 ans. J’ai été fascinée par son histoire. Avec Tristan, nous nous étions promis de la raconter un jour. Ce qui a précipité l’écriture du livre, c’est le refus de la nationalité française pour Bahareh. Ce texte est un cri de colère qui m’est venu de nos échanges, des rêves qu’elle m’avait confié avoir eu enfant, notamment savoir faire du vélo, pouvoir écouter de la musique, pouvoir parler et écrire librement en kurde et surtout pouvoir participer à la fête du printemps, Newroz. Cette fête, chez les Kurdes, a une symbolique très forte : c’est une fête de résistance qui, dans le mythe, opposait des jeunes à un tyran. Dans la tradition, de grands feux sont organisés dans les montagnes avec des danses mais cela est interdit par le régime des Mollah de Téhéran. Bahareh m’a confié ce rêve d’enfant de vivre un véritable Newroz. C’est donc de tout cela qu’est parti notre récit, avec l’envie de mettre notre amie au cœur de l’histoire en s’inspirant d’elle pour créer ce personnage de fiction, Jîna. Ce prénom s’inspire de Mahsa Amini, la jeune femme kurde iranienne tuée parce qu’elle portait mal son voile et dont le véritable prénom était Jîna. Les femmes kurdes n’ont en effet pas le droit de porter leur véritable nom. Tristan a immédiatement illustré mes premiers textes et nous nous sommes nourris l’un l’autre tout au long du processus d’écriture.

 

Ce roman traite de sujets d’actualité très difficiles mais toujours avec une joie enfantine. Comment faire un personnage aussi juste, aussi solaire ?

M. A. Je me suis beaucoup inspirée de mes enfants, notamment de mon fils de 10 ans. De cette effronterie qu’ont les enfants de défier le monde des adultes en disant : « On n’a pas le droit mais on y va quand même ». Il s’agissait de transposer cette effronterie assez mignonne dans un contexte tout autre. Ces enfants grandissent dans un régime dictatorial ultra autoritaire et violent qui est leur quotidien. Ils trouvent cependant des interstices de liberté pour contrer les interdits, à leur hauteur, comme dans cette scène où les filles et José [le petit garçon français] se déguisent avec des tenues interdites et parient d’aller ainsi vêtus dans la rue, ce qui est complètement interdit. Ils vivent dans un monde où tout leur est interdit, surtout les filles, et ils savent qu’ils sont dans une culture de résistance. Par exemple, le kurde est interdit mais ils continuent de le parler. La volonté de vivre l’emporte, malgré tout.

 

Comment avez-vous créé les personnages adultes ?

M. A. Ils sont aussi inspirés de la vie de Bahareh, notamment l’institutrice dont on a conservé le nom, Nazarine, qui dès le premier jour leur dit qu’il y a deux mondes, celui des règles de Téhéran, à l’extérieur de sa classe, et un second, à l’intérieur de sa classe, où on peut être soi-même. Nazarine est à l’image de nombreuses personnes qui résistent à leur hauteur, par de petits gestes. À l’inverse, de nombreuses autres sont au service du régime, comme la surveillante que Bahareh surnommait véritablement « le Diable ».

 

On voit Jina proche de sa famille, de son cousin, de son grand-père, dans des scènes du quotidien. Qu’avez-vous voulu montrer ?

M. A. Nous avions à cœur aussi, à travers ce roman, de faire connaître la culture kurde, ses poètes, ses chansons, les traditions comme les repas et la place des femmes à laquelle on ne pense pas forcément, notamment dans les peshmergas, ces groupes qui résistent dans les montagnes. Via le personnage de José, ce petit garçon français parfois agaçant, nous avons un guide pour nous prendre par la main et nous embarquer dans cet univers. L’accueil de l’étranger est un élément central de la culture kurde.

 

 

Jina a grandi dans une famille aimante et tolérante. Mais dès qu’elle sort de chez elle, elle doit s’appeler Nasrine et porter un voile car à Téhéran, on en a décidé ainsi. La jeune fille s’en accommode mais tout bascule quand débarque José, un garçon français du même âge qui arrive avec toutes ses traditions. Pourquoi Jina n’a-t-elle pas aussi le droit de faire vivre les siennes ? Ce roman est une révolution joyeuse qui porte en elle toute la naïveté et la puissance de l’enfance. Nous découvrons la culture kurde avec ces deux héros que tout oppose mais qui vont apprendre à voir au-delà des apparences, pour découvrir que l’autre n’est pas si différent de nous.

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