Littérature française

Camille Zabka

Des âmes tourmentées

Entretien par Élodie Bonnafoux

(Librairie Arcanes, Châteauroux)

Les Agitées est le troisième roman de Camille Zabka. Empreint d'une sensibilité à fleur de peau, il nous invite à un voyage envoûtant au pays de l'entre-deux, dans cette zone grise où les frontières entre la normalité et la folie perdent peu à peu leurs contours.

Si votre roman n'est pas un polar à proprement parler, il emprunte beaucoup aux codes du thriller avec cette affaire d'enfants empoisonnés dans une crèche. Pourquoi et comment avoir mis autant de tension dans ce texte ?

Camille Zabka Je voulais m'inspirer de ce fait divers pour écrire une histoire qui tienne le lecteur en haleine de la première à la dernière page. Ce fait divers m'a aussi servi de prétexte pour entremêler des histoires puisque ce qui arrive à ces enfants se passe dans la crèche du personnel d'un hôpital psychiatrique où l'on va suivre trois personnages : Olga, qui est la mère d'un des petits garçons, Josepha, qui est une puéricultrice, et Elsa, une enquêtrice. L’action se déroule aussi dans des lieux très propices à créer de la tension puisque nous évoluons dans l'hôpital psychiatrique de Ville-Évrard.

 

Il y a ici quelque chose du roman gothique, avec un lieu omniprésent, une nature très belle et très angoissante. Il faut absolument que vous nous parliez de cet endroit incroyable.

C. Z. C'est un lieu qu'on peut visiter dans le 93. Il faut imaginer une ville très belle mais très inquiétante au milieu de la forêt, avec une ancienne chapelle, une ancienne morgue, différents pavillons de soin au milieu d'un grand parc avec des statues. Il y a des rues, d'anciens commerces, une ferme ! Cet endroit est sublime et permet, à travers les yeux de mon personnage principal, Olga, de montrer le sentiment d'étrangeté et progressivement d'emprise qui va naître de ce lieu où ont été internés des gens célèbres comme Camille Claudel.

 

Avec le personnage d'Olga, n'est-ce pas d'abord le déracinement et la solitude que vous voulez raconter ?

C. Z. C'est une jeune maman qui quitte Paris pour s'installer là où son conjoint trouve du travail et qui vit un moment de grande fragilité à la naissance de son deuxième enfant. Elle va découvrir aux archives de l'hôpital des documents qui lui donnent accès à l'histoire des femmes qui y ont été internées et qui ont donné leur titre au roman : « les agitées ». C'est ainsi que l'on nommait une catégorie de patientes (dont Camille Claudel). Olga va avoir la certitude que, si elle avait vécu un siècle plus tôt, l'histoire de ces femmes aurait été la sienne.

 

Si pour Josepha, la puéricultrice, il est également question de solitude, est-ce aussi de précarité dont vous avez voulu parler à travers elle ?

C. Z. Ces trois personnages me permettaient de parler de nos fragilités, de la psychiatrie d'aujourd'hui. Quand j'ai commencé à travailler ce texte, j'ai rencontré un psychiatre qui m’a dit que cet hôpital accueillait encore énormément de patients aujourd’hui parce qu'il était implanté sur un territoire très pauvre et que la précarité est un des premiers facteurs qui mènent à la fragilité mentale et à la folie. C'était donc intéressant, à travers ce personnage, de travailler sur la précarité mais aussi sur les conditions de travail.

 

Celle dont l'histoire répond à ces femmes du présent, c'est Camille Claudel, qui est une espèce de fantôme qui hante le lieu et qui hante le livre.

C. Z. J'ai eu la chance, quand j'ai voulu écrire ce livre, d'être accueillie à l'hôpital de Ville-Évrard. J'y suis allée parce que je savais que Camille Claudel y avait été internée. L'archiviste m'a montré son dossier, avec ses lettres, les rapports des médecins qui doutaient qu'elle soit internée là pour les bonnes raisons. L'archiviste voulait aussi me faire entendre la voix d'autres femmes qui avaient été internées en même temps que Camille Claudel, les « agitées ».

 

Pourquoi avoir voulu parler de psychiatrie spécifiquement appliquée aux femmes ?

C. Z. Quand j'écris, la source intime est fondamentale. Je pars de mon expérience et le travail du roman fait que j'arrive à créer un monde qui n'est pas tout à fait celui que j'ai vécu. J'ai été touchée personnellement par le fait divers dont je parle dans le texte et c'est arrivé à un moment de ma vie où j'étais très jeune maman. J'ai eu envie d'entremêler toutes ces questions autour de ce lieu inquiétant, dire ce que ça fait de se sentir « agitée », de se sentir perdre pied. Je suis donc partie de mon histoire et, au fur et à mesure de l'écriture, j'ai fait entrer dans mon texte tout un tas de femmes que l'on n'entendait plus.

 

 

L'hôpital psychiatrique de Ville-Évrard n'est pas un endroit comme les autres : immense, magnifique et oppressant, il est le lieu qui abrite le nouveau roman de Camille Zabka où les destins de trois femmes se croisent autour d'un drame terrible : dans la crèche des enfants du personnel, des tout-petits s'effondrent les uns après les autres, foudroyés par un mal mystérieux. Cette plongée aux tréfonds des fragilités humaines est aussi l'occasion de rencontrer les âmes qui hantent cet endroit, ces « agitées » que l'on a enfermées là, parfois sans réel motif. Ces vies du passé font écho à celles d'aujourd'hui dans ce roman tendu et sensible qui interroge la condition des femmes dans la société.

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