Dès les premières pages du livre, le lecteur est plongé dans la vie d’István, un adolescent hongrois semblant entrer dans une nouvelle phase de son existence, mais sans explication ni éclairage sur les événements passés. Pourquoi ce choix ?
David Szalay J’avais initialement écrit le premier chapitre comme un récit autonome. En décidant d’en faire l’ouverture d’un roman, j’ai hésité à ajouter des détails sur la vie antérieure d’István. J’ai finalement renoncé : il ne m’apparaissait pas évident que ces informations apportent quoi que ce soit. Surtout, je ne voulais pas que la réaction première du lecteur envers István relève d’une analyse psychologique. Je souhaitais qu’il l’aborde différemment, comme le protagoniste d’une tragédie classique, par exemple. Omettre son enfance devait, selon moi, encourager cette approche. Malgré tout, beaucoup de lecteurs l’envisagent quand même à travers le prisme des causes et effets psychologiques.
L’écriture est immédiatement hypnotique : comment avez-vous élaboré ce style où les ellipses et les silences semblent aussi importants que les mots ?
D. S. Les raisons initiales, liées au premier chapitre, ont influencé des choix stylistiques qui ont finalement marqué tout le livre. Le style reflète l’état d’esprit d’István, ses réactions confuses et incertaines face à sa situation, ainsi que son manque de facilité à s’exprimer. Au-delà, ce roman interroge les limites du langage. Les silences qui le parcourent en témoignent : celui qui enveloppe la vie intérieure des personnages, celui contenu dans le mot « ok » ou encore celui entre les chapitres, dissimulant des années d’expériences non racontées. En allemand, le titre est Was nicht gesagt werden kann – « ce qui ne peut être dit ». Un titre très différent de Chair mais tout aussi juste.
Cette dimension magnétique est amplifiée par des dialogues concis et un art de l’ellipse rappelant Alan Hollinghurst. Avez-vous remanié longuement votre récit pour obtenir ce résultat ?
D. S. Il n’y a pas eu de réécriture extensive. La manière dont le récit traite le temps, avec des ellipses rappelant Hollinghurst, un auteur que j’admire, est en effet frappante : des années s’écoulent entre chaque chapitre, plongeant le lecteur dans une nouvelle situation, presque un nouveau monde. Deux chapitres ont été supprimés en cours d’écriture, sans tentative de réintégrer leur contenu ailleurs. Leur retrait a rendu les transitions plus dynamiques et les silences entre les chapitres plus mystérieux. Mais, dans le détail, peu de modifications : la version initiale n’est pas fondamentalement différente de la version finale.
Pouvez-vous parler de la place du corps et de la sexualité dans ce roman qui sont à la fois glaçants et brûlants ?
D. S. La vie comme expérience physique est une préoccupation majeure du roman. Le corps et la sexualité y occupent une place centrale. Dès le premier chapitre, les moments décisifs sont souvent des expériences physiques – ou si elles sont émotionnelles, immédiatement ancrées dans le physique. Le livre suggère qu’il n’existe pas de frontière nette entre expérience physique, émotionnelle ou intellectuelle : tout forme un ensemble, dont le corps est le lieu, le fait premier. Leur importance est donc cruciale pour le roman, comme le reflète le titre.
Nous n’avons qu’un seul point de vue sur les événements, celui d’István. Peut-on dire que Chair est un roman masculin ?
D. S. Le récit adopte, dans son immense majorité, le point de vue d’István. Quelques brèves incartades hors de sa perspective existent mais elles sont volontairement discrètes. Ces moments surviennent lorsque j’ai estimé qu’un autre regard était indispensable pour saisir pleinement la complexité d’une situation. Il est parfois salutaire de voir un personnage, dont on partage habituellement la vision, comme de l’extérieur, avec un recul qui permet d’en percevoir les contradictions ou les aveuglements. Néanmoins, le roman reste dominé par une voix masculine, ce qui pourrait effectivement le faire qualifier de « masculin ». Pourtant, pour moi, il ne s’agit pas d’un roman sur la masculinité mais sur une expérience bien plus large : celle d’être au monde en tant qu’être physique, une expérience qui transcende les catégories de sexe ou de genre.
István est un adolescent qui vit avec sa mère. Ils viennent d’emménager dans une nouvelle ville et István entre dans un nouveau lycée. De ce qui s’est passé avant, du pourquoi de ce déménagement, de la raison de l’absence du père, le lecteur ne saura rien et c’est dans ces conditions qu’il se glisse dans la vie en cours de ce personnage qu’il va suivre durant des décennies. Oscillant entre une glaciale mise à distance et une proximité parfois dérangeante, Chair est un roman d’une rare force, déstabilisant à plus d’un point mais surtout fascinant par cette manière de raconter la vie d’un homme en jouant des vides et des silences, autant que des événements et de l’époque.