Dossier Une belle histoire de l’homme de Sous la direction d’Evelyne Heyer, préface d’Yves Coppens

Rodolphe Gillard Librairie des Halles (Niort)

« D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? » Le titre, magnifique, du non moins magnifique tableau de Gauguin, pourrait servir d’illustration à un groupe de livres qui paraissent ces jours-ci, portant sur nous autres humains, notre humanité, ses origines et ses possibles prolongements.

Alors que les découvertes paléontologiques se succèdent, et que tout dernièrement un nouvel ancêtre de l’homme a brusquement surgi sur le devant de la scène, nos certitudes sur l’homo sapiens – c’est-à-dire nous – ne cessent d’être remises en cause. Ceci étant, une telle remise en question de nous-mêmes, quoique potentiellement anxiogène, peut être aussi galvanisante et traitée sans le pathos accompagnant généralement une mauvaise nouvelle (notre mort prochaine, par exemple). Tel est l’angle choisi par Yuval Noah Harari dans son Sapiens, un ouvrage qui a déjà connu un formidable succès dans le monde. La lecture de cet ouvrage ambitieux a l’immense avantage de susciter la controverse, puisque sur chaque sujet abordé, Harari prend le contre-pied des idées les plus communément admises. L’idée de retracer l’histoire entière de l’homo sapiens apparu voici quelque 200 000 ans est d’une ambition folle ; en fait quand nous parlions d’ « Histoire globale » jusqu’ici, nous n’avions pas l’idée de remonter jusqu’à la rencontre de l’homme de Néandertal et de l’homo sapiens. L’une des idées qui sous-tendent ce livre est qu’il est impossible de comprendre l’homme tel qu’il est aujourd’hui sans prendre en compte les apports de la Révolution cognitive, celle qui a vu l’apparition de l’homo sapiens. Nous n’avons rien inventé, dit Harari en substance, puisque avec la capacité nouvelle d’inventer des fictions, les récits historiques prirent le pas sur les lois biologiques. Ainsi Harari souligne l’importance du commérage dans la formation des toutes premières sociétés, indiquant que l’idée derrière le fameux lion de Peugeot est la même qui sous-tend les tout premiers mythes : la capacité d’inventer des fictions collectives. Harari se permet tous les rapprochements, et c’est bien souvent son humour à la Woody Allen qui remporte la mise. Par exemple, son explication de l’obésité actuelle : selon lui, cet instinct d’engloutir des aliments très caloriques est inscrit dans nos gènes, car du temps des chasseurs-cueilleurs, le fruit mûr était le seul produit sucré, convoité par tout ce qui pouvait se déplacer. Conclusion de Harari à propos de ce « gêne de la goinfrerie » : « Nous pouvons bien habiter aujourd’hui de grands immeubles équipés de réfrigérateurs pleins à craquer, notre ADN croit encore que nous sommes dans la savane ». Abordant la révolution agricole du Néolithique, Harari la qualifie d’emblée de « plus grande escroquerie de l’Histoire », l’un des très nombreux superlatifs du livre. On veut bien suivre Harari dans sa critique de l’esclavage et de la servitude volontaire qu’a induit l’apparition de l’agriculture, et souscrire à sa formule : « Ce n’est pas nous qui avons domestiqué le blé, c’est lui qui nous a domestiqués », mais sans juger de millénaires d’Histoire dans la perspective qui est la nôtre aujourd’hui, c’est-à-dire de sociétés prospères entièrement dépendantes des céréales et de l’élevage, il paraît difficile de trancher de manière aussi radicale. Un autre ouvrage apporte un éclairage différent, dans le ton et dans le propos, sur ces questions. Ce que l’on perd en provocations et en humour est compensé par la mesure et la qualité des articles de Une belle Histoire de l’homme, ouvrage collectif préfacé par Yves Coppens. Pour reprendre l’exemple de la « néolithilisation », c’est-à-dire le passage de la prédation à la production, les différents auteurs de cet ouvrage font la part des choses : tout en reconnaissant l’apparition concomitante de nouvelles épidémies et un surplus de violence, ils soulignent également que cette révolution fut aussi porteuse d’innovations nées au Proche Orient (poterie et pierre polie). D’ailleurs, au regard du réchauffement climatique de la période, cette évolution était sans doute inéluctable. Faut-il choisir entre la violence – liée au pouvoir, à la protection des élevages ainsi qu’à la naissance des premières localités villageoises – et les progrès techniques et culturels ? L’ouvrage, didactique, se garde bien de le faire. L’ouvrage inquiet mais captivant du philosophe Dominique Lestel À quoi sert l’humain ? propose une déconstruction de la vision occidentale de l’humain, que la culture humaniste conduisit à l’impasse. En effet, coupable d’avoir nié la part animale de l’humain, elle lui a donné un statut d’« extraterritorialité », en pensant l’homme comme une créature distincte du reste de la nature. Lestel pousse cette logique « funeste » jusqu’au bout, et se faisant l’avocat du diable, montre que le post-humanisme est la forme inévitable de l’humain qui a définitivement rompu avec l’animalité dont il est issu. Il prend alors un malin plaisir à étudier l’empathie que l’on peut avoir envers un artefact : une relation qui peut s’avérer de meilleure qualité que celle d’un humain envers un animal. Méditant sur ces sujets dans de savoureux dialogues avec son ami chinois, Lestel voit dans l’animisme et dans d’autres modes de pensée de possibles portes de sortie pour « remettre l’homme à sa place ».

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