Chronique 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange de Elif Shafak

Tequila Leila, prostituée assassinée à Istanbul, voit sa vie défiler devant ses yeux durant ces 10 minutes et 38 secondes de surplus d’existence. Magnifique récit en hommage aux invisibles de la vieille cité turque.

À Istanbul, Tequila Leila, prostituée venue de province, vient d’être assassinée. Chaque minute qui suit sa mort brutale lui rappelle une saveur, un goût, une odeur… Intenses, amers ou enchanteurs, à travers ses souvenirs, toute l’Histoire, la culture et l’âme de la Turquie rejaillissent. « 10 minutes et 38 secondes » serait le temps de fonctionnement qui reste à notre esprit suite à notre mort biologique. De sa naissance en Anatolie dans une famille pieuse à son passage dans un bordel stambouliote, la vie de Leila défile sous nos yeux. La découverte d’Istanbul offre une véritable plongée dans son Histoire politique, sociale et culturelle. Comme l’écrit Elif Shafak, il existe « de multiples Istanbuls – en lutte, en rivalité, en collision, chacune sachant qu’à la fin, une seule pouvait survivre ». Aux côtés de Leila, c’est aussi la vie de ceux qui restent qui transparaît, ceux qui l’ont aimée : sa famille, son amour de jeunesse et surtout, ses amis : Sabotage, Nalan, Jameelah, Zaynab 122 et Humeyra. « Les Cinq », ces parias de la société, ceux « qui ne semblaient avoir leur place nulle part ». Dénonçant la condition des prostituées stambouliotes, victimes de nombreuses agressions, l’auteure nous rappelle que jusqu’en 1990, un article du code pénal turc permettait de réduire d’un tiers la sanction d’un violeur pouvant prouver que sa victime était une prostituée. Célébrant la force de l’amitié, dénonçant les conditions de vie de ces invisibles et la montée des fanatismes en son pays, ce roman nous plonge dans la Turquie d’hier et d’aujourd’hui. Entre Orient et Occident, émouvant, mélancolique et terrifiant, un merveilleux récit sur les laissés-pour-compte dans un pays aux influences complexes et à l’Histoire intense. Elif Shafak nous offre ainsi un véritable « chant de liberté » en hommage aux femmes de son pays !

Nathalie Jakobowicz Librairie Le Phare (Paris 12e)

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