Littérature française

Sophie Boutière-Damahi

La lutte en héritage

Entretien par Victoire Vidal-Vivier

(Librairie La Bouillotte, Saint-Jean-en-Royans)

Premier roman de Sophie Boutière-Damahi, La Part des vivants nous emmène sur les traces d’une famille d’origine italienne, ancrée dans les ports de Marseille et de La Ciotat, et déchirée par des conflits intimes et historiques. C’est aussi une lecture qui invite à interroger le présent au regard de ce que le passé nous apprend.

Comment la famille Ricci est-elle venue à votre imaginaire ?

Sophie Boutière-Damahi Je voulais raconter l’implosion d’une famille d’immigrés, provoquée par la fermeture des chantiers navals de La Ciotat en 1987. À la thématique de l’exil contraint s’ajoutait celle d’un monde qui disparaît, détruisant ainsi la raison d’être de travailleurs expatriés. Fille d’une immigrée marocaine, je voulais révéler le caractère universel de cette condition d’étranger en m’intéressant à l’histoire d’une autre immigration très présente dans le Sud de la France, l’immigration italienne. C’est alors que je me suis rendu compte de la quasi-absence de récits sur l’histoire de ces travailleurs transalpins, faite aussi de racisme, de stigmatisation et de violences. Les mêmes phénomènes d’exclusion que l’on observe aujourd’hui avec, notamment, les populations maghrébines.

 

Votre roman développe plusieurs temporalités et thématiques.

S. B. D. Le roman et sa trame narrative débutent dans les années 1980, période marquée par la désindustrialisation. C’est en essayant de comprendre les réactions des personnages qu’il m’est apparu nécessaire de développer une construction romanesque qui me permettrait de déployer les origines de cette famille. C’est à ce moment-là que le livre retrace l’engrenage historique qui a mené à la destruction par les nazis, en 1943, des vieux quartiers de Marseille, peuplés d’immigrés, avec la pleine collaboration de l’État français. L’idée était d’entremêler les parcours et les destins afin que le lecteur ait une vision d’ensemble des éléments ayant conduit à l’implosion de la famille de Tania. Une manière de raconter comment la grande Histoire participe de la destruction de destins individuels.

 

Qu’avez-vous découvert dans vos recherches ?

S. B. D. Grâce à la plainte contre X pour crime contre l’humanité déposée par l’avocat marseillais Pascal Luongo, de nombreuses archives ont été exhumées. Elles ont permis de reconstituer les logiques politiques qui ont mené à la destruction des vieux quartiers. Ce travail de recherche m’a permis de saisir l’immuabilité du vocabulaire anti-immigrés. Le mot « racaille » était déjà utilisé pour désigner les immigrés italiens. Il est encore plus vertigineux d’entendre certains politiques d’extrême droite utiliser ce mot comme un argument de vote pour trier les Marseillais qui veulent profiter des plages publiques. Cela m’a fait prendre conscience à quel point ces discours racistes sont structurels et permettent de créer les indésirables de chaque époque.

 

Le fil conducteur du roman est aussi la notion d'héritage.

S. B. D. L’histoire de cette famille est faite de conflits, de non-dits, de traumatismes. Ils sont familiaux mais c’est aussi au niveau collectif qu’il faut comprendre tout ce dont ils ont hérité. Tania et Sacha apprennent l’histoire de leur famille en même temps que celle de leur pays et de ce qu’il a fait subir à leurs ancêtres. Il leur faut démêler ces histoires tissées en eux pour comprendre quelle est leur place au sein de leur famille et de la société. C’est leur seul espoir de trouver un terrain d’entente et de vivre cet héritage de manière plus apaisée. Car ce roman part avant tout d’une rupture entre un frère et une sœur, lui ayant décidé de partir plutôt que d’accompagner son père dans sa lutte contre la fermeture des chantiers.

 

Dans quelle mesure la saga familiale des Ricci est-elle aussi une manière de parler de notre présent ?

S. B. D. En tant que journaliste indépendante à Marseille, je peux observer de près les transformations de la société. Marseille est un petit bout de France où se concentrent toutes les problématiques du pays, de l’exclusion sociale au racisme, en passant par l’Histoire coloniale et ses répercussions. De la montée du fascisme et des discours racistes dans le Marseille des années 1920-1930 jusqu’à la désindustrialisation orchestrée par l’État dans les années 1980, les parallèles avec le contexte actuel sont évidents. À la manière de Tania et Sacha, il est important de faire un pas en arrière pour mieux observer les mécanismes à l'œuvre. La lutte contre ces derniers est un des piliers du roman. Comme les Ricci, il nous faut comprendre le présent pour déjouer ses pièges et ne pas simplement le subir.

 

 

À la fin des années 1980, en pleine désindustrialisation, Tania est témoin du conflit qui oppose son père, ouvrier et défenseur des chantiers navals menacés de fermeture, à son frère qui souhaite s’affranchir de l’héritage familial et quitter La Ciotat. La rupture qui s’ensuit est l’occasion pour elle de remonter les fils de leur arbre généalogique jusqu’à leur arrière-grand-mère, immigrée italienne arrivée à Marseille quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, ce qui lui permettra de mieux appréhender le drame qui se joue. Sophie Boutière-Damahi parvient avec finesse à mêler l’histoire intime d’une famille à la grande Histoire dans cette saga captivante, roman politique et social extrêmement bien documenté et passionnant.

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