Littérature française

Titiou Lecoq

La vraie vie

Entretien par Maria Ferragu

(Librairie Le Passeur de l'Isle, L'Isle-sur-la-Sorgue)

Titiou Lecoq revient à la fiction avec un roman qui résonne de toutes les problématiques de notre société. Fidèle à ses convictions et ses engagements, elle parle des femmes, d’écologie, de montée des extrêmes mais choisit pour cela l’angle de la comédie, comme pour mieux nous renvoyer un miroir de nos propres contradictions.

Vous revenez avec ce roman à la ville de Gabarny qui n'existe pas et qui pourtant est un peu comme une ville que nous connaissons tous, une ville de province comme il en existe tant.

Titiou Lecoq Quand j’ai créé Gabarny pour Une époque en or, mon roman précédent, après avoir fait le plan de la ville, de ses lignes de tramway, être allée jusqu’à imaginer ses activités commerciales pendant la révolution industrielle, je me suis dit que je n’avais pas envie de quitter cet endroit ! J’avais même déjà en tête d’en faire le cadre de mes prochains romans ! Et celui-ci ayant une portée politique, c’était parfait de faire revenir David Deveillac, le maire de Gabarny. Ce qui est un peu délirant, c’est d’avoir conçu une ville imaginaire aussi réaliste. En général, quand on invente un univers, l’intérêt est de s’affranchir des règles du réalisme. Moi j’ai fait de l’imaginaire réaliste. D’ailleurs, c’est peut-être pour ça qu’un jour, à un salon du livre, une femme m’a dit que, petite, elle passait toutes ses vacances à Gabarny. J’étais très gênée de lui répondre que ça n’était techniquement pas possible !

 

Le choix de la fiction s’est-il immédiatement imposé malgré le caractère très politique du livre ?

T. L. Oui. Dans les multiples avantages de la fiction, il y a le fait de mettre en situation des personnages. La montée des extrêmes droites, c’est un phénomène à la fois très concret et protéiforme. Ce sont des gens qui viennent attaquer une librairie, d’autres qui perturbent un conseil municipal. Je voulais montrer comment chaque personnage se débat là-dedans, avec difficulté, parce que, dans la vraie vie, il n’y a pas une ligne dessinée à la craie qui vous dit : « ça c’est acceptable et ça non ». Et puis, tout est toujours emmêlé, les opinions politiques, les sentiments amoureux, les ressentiments familiaux.

 

Vous traitez sous l'angle de la comédie des thèmes sérieux et actuels, comme la politique ou l’écologie. Est-ce une façon de mettre à distance vos/nos inquiétudes pour l’avenir ?

T. L. Je pourrais faire plein de réponses différentes à cette question. Dire que c’est mon attitude face à la vie en général. Que c’est aussi sans doute une manière de me cacher, par pudeur. De me mettre à distance, en effet. Mais aussi, dans le contexte politique actuel, le rire est une manière extraordinairement efficace de recréer du lien. C’est ce dont nous manquons cruellement en période de terreur. Les médias et les politiques le savent et jouent dessus. Rire et faire rire, c’est se connecter.

 

Vous mettez le doigt sur les fractures de la société et la difficulté grandissante à s'écouter, à vivre ensemble. Pensez-vous qu’il est encore possible de faire tronc commun ? 

T. L. Comment vivre ensemble ? Cette question me passionne, à l’échelle de la famille, de l’immeuble, du quartier ou de la ville. Évidemment, je pense que c’est encore possible. Rien n’est jamais totalement perdu (ni gagné). C’est ce que nous apprend l’Histoire. En 1942, la situation de la France était catastrophique et, en 1945, notre pays inventait la Sécurité sociale. On a une possibilité d’action. Et puis, face à la montée orchestrée des extrêmes, l’espoir est une nécessité, parce que c’est un moteur pour ne pas abandonner la lutte.

 

Vous proposez, en parallèle du livre, une conférence-spectacle. Pourquoi avoir eu envie d'explorer cette autre forme d'expression ? 

T. L. À la fin du roman, Anthony et Félix se disent que la solution va passer par le fait de recréer du lien. C’est dans cette logique que j’ai eu envie de parler aux gens en étant physiquement présente. La perspective des élections de 2027 m’a convaincue que c’était maintenant qu’il fallait le faire. Avec mon expertise féministe, j’ai peut-être quelques analyses à transmettre sur les enjeux politiques actuels.

 

 

Anthony vient d’être embauché au service communication d’une mairie, avec pour mission de dynamiser l’image de la ville. Alors qu’il fait ses premières armes dans le monde de la politique, Gabarny est la proie de sangliers un peu trop envahissants qui ne tardent pas à semer le chaos. Il va alors découvrir la difficulté des compromissions et les petits arrangements politiques qui ne servent que ceux qui les prennent et n’aident pas au vivre ensemble. Comédie loufoque et décalée, portée par une galerie de personnages attachants, Et soudain, la nuit évoque des sujets cruciaux de notre avenir, nous donne à penser le monde dans lequel nous voulons vivre et ce qu’il faut parfois faire pour y parvenir.

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