Pouvez-vous nous raconter comment ce projet avec Cécile Dupuis est né ?
Gilles Marchand Il est né lors de notre rencontre au festival de Quiberon. Cécile y était invitée pour présenter sa première bande dessinée, L’Ombre des pins. De mon côté, j’y présentais la lecture musicale du Soldat désaccordé. Nous nous étions déjà rencontrés mais nous avons davantage pris le temps de discuter et d’échanger. C’était à un moment où j’écrivais beaucoup de poésie. Cécile, elle, était venue avec ses carnets de dessins. Je crois que nous avons tous les deux été séduits et que les liens entre ses dessins et mes poèmes ont été évidents.
Nos Accords imparfaits raconte l’histoire d’Anton et Hélène qui se délite quand il perd ses mots, usé par son quotidien de livreur, ne réussissant plus à faire rêver sa compagne violoncelliste. Qu’avez-vous voulu dire de l’importance des mots et du partage ?
G. M. Ce n’est pas si évident de théoriser ce qui relève de l’intuition. Nous avons voulu parler de l’errance. C’était notre première idée à laquelle nous étions très attachés. Nous avions l’image d’un homme qui avançait dans le monde, un peu perdu. Mais une fois que cette image a existé, il a fallu la comprendre, lui donner un but et un sens. C’est peut-être comme ça que s’est imposée l’idée de solitude dans le couple. Ou la peur du jour où les liens se distendent ainsi que la pression sociale sur la manière dont doit fonctionner un couple.
Le récit est découpé en deux parties : une très réaliste et une très onirique. Pourquoi ce choix de narration ?
G. M. En vérité, si nous avons commencé par la deuxième partie, nous avons vite compris qu’elle n’avait de sens que s’il y avait la première. Deux parties très différentes se sont donc imposées. Une qui serait assez onirique et l’autre plus réaliste. Peut-être parce qu’il faut parfois accepter de se perdre pour se retrouver. Ou qu’il faut accepter de passer par le rêve, le fantasme, la poésie et ce qui nous dépasse pour se rapprocher d’une certaine forme de réalité. Dans la partie plus onirique, notre volonté était de laisser une marge d’interprétation : est-on dans l’inconscient d’Anton, dans ses rêves ou doit-on tout simplement se laisser porter par le récit ? Cécile et moi sommes passionnés de musique et cela nous a immédiatement fait penser aux deux faces d’un album.
Comme dans vos romans, la musique tient ici une place essentielle. Qu’est-ce que, pour vous, la musique peut apporter dans nos vies amoureuses et sociales ?
G. M. Je n’imagine pas une vie sans musique. Une société sans musique. Mais cela peut également être un trompe-l’œil ou, disons, un cache-misère. C’est un peu ce qui se passe dans le livre : la musique masque des silences que les personnages ne veulent pas accepter. Pour répondre plus généralement, je pense que l’art permet au monde d’être meilleur, d’être sublimé. Qu’il s’agisse de musique, de théâtre, de peinture, de danse, de sculpture ou de littérature, cela donne une couleur différente au monde. C’est quelque chose qui nous dépasse, qui nous transporte. Disons que la musique parle directement au corps, à l’instinct : il n’y a pas beaucoup de formes artistiques qui donnent envie de danser ou de chanter.
En tant qu’auteur de romans, habitué à écrire seul, comment avez-vous travaillé avec Cécile Dupuis ?
G. M. Cela a été une vraie collaboration. De la genèse du projet à sa réalisation. Nous avons vraiment construit l’histoire ensemble. Ce n’est pas Gilles Marchand au scénario, Cécile Dupuis au dessin. Nous avons construit et conçu ce livre comme une création unique. Certaines idées du scénario sont de Cécile, certaines idées de dessins viennent de moi. Et pour nous, c’était très important de le concevoir ainsi. Nous nous sommes réunis, appelés, avons décortiqué nos personnages, nos décors, la langue que nous voulions utiliser et que nous avons exprimée en dessins et en mots.
Ce passage par la bande dessinée vous a-t-il plu et pourrait-il aboutir à d’autres projets de ce type ?
G. M. J’ai beaucoup aimé et j’espère avoir de nouveau l’occasion de travailler sur une bande dessinée. C’est un moyen d’expression que j’aime beaucoup. La communication entre le dessin et le mot peut avoir quelque chose de très poétique.
Anton et Hélène vivent une belle histoire d’amour. Elle est violoncelliste, lui est livreur. Mais le quotidien d’Anton, aussi aliénant qu’il soit, lui enlève ses mots. Au fur et à mesure, leur histoire d’amour se délite et les amoureux s’éloignent. Jusqu’au jour où Anton doit livrer un paquet à Hélène dans une ville assez éloignée où la réalité n’a plus prise. Lors de cette livraison inhabituelle, Anton pourra peut-être retrouver ses mots en cherchant son Hélène. Nos Accords imparfaits nous entraîne dans une sublime et poétique histoire où rêve et réalité se mélangent pour nous raconter l’amour, le couple, le partage et les difficultés de vivre à deux dans le tourbillon de nos sociétés.