Pouvez-vous nous raconter la genèse de votre roman, la manière dont s'est construite votre histoire et d'où elle vient ?
Bérénice Pichat J'ai vécu dans la Somme, visité de nombreux sites qui racontent la Première Guerre mondiale et suis passionnée par les conséquences de ce long conflit total. J’ai fait beaucoup de recherches sur l'arrière, les familles, les femmes, les progrès technologiques et sociétaux, les survivants et leurs traumatismes… Je me suis intéressée avant tout aux parcours individuels : on ne touche du doigt le passé qu'à travers les destins particuliers, inspiré par des photos, des témoignages... J'ai aimé imaginer la vie de gens ordinaires dans ce tourbillon dont ils ne connaissaient pas l’issue. J’ai construit ensuite mon scénario par étapes, selon ce que me dictaient les personnages. Ils étaient là, dans ma tête et ils étaient très bavards ! Peu à peu, je les ai élaborés, peaufinés, ils sont devenus complexes, presque réels dans mon esprit : je ressentais quelles seraient leurs réactions face aux événements que j’allais leur proposer de vivre, voyais les choses par leurs yeux, entendais comment chacun d'eux appréhenderait les bouleversements et c'est ce qui a fait avancer mon intrigue. C'était presque cinématographique, avec beaucoup d'images. Ces personnages, je les aime et parfois aussi je les déteste pour leurs choix ou leurs réactions. Mais ils ont leur personnalité propre et je dois faire avec. Ils subissent en permanence la marche de l'Histoire et j'aime les voir se débattre dans ce temps long qu'ils ne maîtrisent pas.
Dans La Petite Bonne, vous utilisez une narration alternée entre vers libre et prose qui permet de faire la différence entre les personnages. Comment s'est dessinée cette façon de les raconter ?
B. P. Se concentrer sur trois personnages durant un week-end permet de les connaître en profondeur. Chacun a sa manière de penser le monde et de le décrire, avec ses sens et son rythme propre. Deux voix en vers libres alternent avec une narration classique en prose. Les vers libres se sont imposés les premiers et c'est de cette forme-là qu'est né le personnage de la bonne : le côté haché, répétitif et apparemment simple de sa pensée a accompagné la création de cette jeune femme mieux que toute description. Alors que Joseph Ponthus met ses vers libres au service de la description de la vie à l'usine dans À la ligne, je les utilise pour créer une sorte de « tic-tac » qui entraîne les personnages (et le lecteur) vers une fin inexorable, une spirale infernale qui emporte tout. On pressent qu'ils ne s'en sortiront pas mais on ignore quand et comment leur fin arrivera. Pour le savoir, il faut lire et jusqu'au bout !
Il est également question des rapports de force entre différents milieux sociaux, du sentiment de besoin réciproque, de l'attachement distancié. Quelle était votre volonté dans la description de ce sentiment d'ambivalence ?
B. P. Je me suis rendu compte que notre époque avait pas mal de points communs avec cet après-guerre (tensions sociales, montée des extrêmes, discours sur la place des femmes, progrès technologique galopant…). Tous ces changements, comme les inquiétudes qu'ils provoquent, créent des rapports contrastés entre les gens. Pour moi, le roman historique est intéressant s'il peut être relié à notre époque. Déplacer le point de vue permet de mieux parler de nous. Ces histoires de « petites gens », ces relations aidant-aidés, toute cette violence non-dite sont terriblement actuelles. En les mettant à distance, on est plus à même de les observer, d’éclairer notre temps. Avec ces personnages qui ne sont pas des héros mais des êtres emplis de doutes et de défauts, j'espère me rapprocher d'une certaine réalité, en tout cas de celle qui me touche et me questionne.
Dans ce livre, malgré l'importance des sons, le silence possède, lui aussi, une place bien particulière. Quel est votre rapport au silence et pourquoi est-il si puissant dans votre roman ?
B. P. Je suis fascinée par les taiseux : l'idée qu'on puisse ressentir des tas de choses sans jamais en parler m'obsède. Je pense qu'on est le plus souvent seul avec soi-même. Alors, quand deux solitudes se rencontrent sans témoin, cela crée des situations qui ébranlent les certitudes et remettent en question des décisions que chacun pensait fermes. Dans un espace-temps limité, la pression fait que tout est concentré, bien plus fort que dans la réalité, donnant l'impression que tout devient possible. Le huis clos exacerbe tout, un peu comme une pièce de théâtre et la situation initiale bascule brusquement et emporte le spectateur avec elle. J'avais très envie d'expérimenter cette tension dans l'écriture, de raccourcir le temps comme les phrases, de ressentir plutôt que dire. Les silences en sont d'autant plus intenses et laissent toute leur place aux regards, aux gestes, à la musique.
Vous avez remporté le merveilleux prix des libraires en 2025 ! Comment avez-vous accueilli ce prix et que signifie-t-il pour vous ?
B. P. J'ai été, comme vous l'imaginez, profondément touchée de recevoir ce prix ‒ ces lecteurs professionnels sont les plus curieux, les plus exigeants, les plus passionnés que je connaisse ! Depuis l'enfance, j'ai toujours fréquenté les librairies mais ce n'est que récemment que j'ai découvert les coulisses de ce métier. La Petite Bonne m'a emmenée dans toutes sortes de librairies et chacune d'entre elles a été l'occasion d'une rencontre humaine merveilleuse. J'ai appris beaucoup sur ce métier intense, ce métier-passion. Si un livre leur plaît, alors croyez-moi, l'enthousiasme de ces passeurs ne connaît aucune limite. Comment ne pas en être fière et émue ?
Quel élan et quelles émotions vous procurent aujourd'hui cette Petite Bonne au moment de sa parution en édition de poche, près d'un an et demi après son arrivée en librairie ?
B. P. J'ai été très heureuse de savoir que mon roman paraîtrait dans la belle maison du Livre de Poche. Un texte n'a-t-il pas une première naissance, en grand format, puis droit à une seconde vie auprès du grand public une fois qu'il sort en poche ? Je suis également ravie que mon roman figure dans la sélection du prix des Lecteurs dont nombre des lauréats des années précédentes ont fait mes délices. Quelle joie ! Je mesure ma chance. Depuis le début, c'est une aventure absolument merveilleuse que je vis grâce à ce texte !
« La petite bonne », c'est cette femme invisible qui se presse de maison en hôtel particulier avec ses brosses et produits d'entretien. Pendant les années 1930, elle travaille notamment pour la famille Daniel. Lui est infirme et gueule cassée, rescapé de la bataille de la Somme ; elle est dévouée à son mari, aidante et soignante à la fois. Un jour, Alexandrine Daniel est invitée à une partie de campagne par ses amis. À la fois ravie et inquiète de quitter son mari, elle demande à la bonne de rester avec lui jour et nuit, ce qu'elle accepte. Commence alors un huis clos entre cette femme méticuleuse et cet homme abîmé, temps suspendu pendant lequel il va lui faire une demande surprenante créant une ambiance particulière entre eux.