Bande dessinée

Mathieu Potte-Bonneville

Dessiner et agir

Entretien par Lyonel Sasso

(Librairie Le Grand Bain, Carantec)

Dans une bande dessinée menée tambour battant, les auteurs créent l’exploit de faire tenir les concepts philosophiques de Michel Foucault dans des cases ! La vie romanesque du philosophe défile ainsi sous nos yeux à travers un dessin sec et nerveux. C’est virevoltant, épileptique et haut en couleur !

Vous avez parfaitement bien mis en scène quelque chose de très difficile à dessiner : un concept philosophique. Le résultat d’un travail en équipe ?

Mathieu Potte-Bonneville Dès le départ, nous avons eu, je crois, la même envie de faire confiance aux possibilités propres de la bande dessinée, plutôt que de tenter plus ou moins adroitement de la subordonner à un propos, à un texte. Nous avons donc parlé au moins autant de BD et des auteurs que nous admirions (de Fred à Mazen Kerbaj) que de Foucault ! Du coup, les échanges ont été permanents, sur le scénario comme sur les intentions visuelles, mais ils n’ont jamais pris la forme du compromis où chacun devrait s’arrêter à mi-chemin. C’est plutôt une forme d’écriture commune qui s’est trouvée chemin faisant.

Morvandiau La connaissance intime de l’œuvre de Foucault dont fait preuve Mathieu nous a permis de nous concentrer ensemble sur une autre forme de langage, celui de la bande dessinée. L’idée industrielle selon laquelle le scénariste produit de son côté un scénario sous forme de textes et de dialogues et que le dessinateur réalise ensuite des dessins au service de ces écrits a été largement battue en brèche par un versant de la bande dessinée contemporaine qui nous inspire. Cela ne signifie pas non plus que nous avons tout réalisé à quatre mains mais plutôt que nous avons révolutionné les lois du ping-pong en jouant tous les deux du même côté de la table (rires).

 

L’idée du double est-elle venue rapidement pour raconter le parcours de Michel Foucault ?

M. P. B. Oui, pour différentes raisons : dans ses textes, Foucault recourt régulièrement à la forme dialoguée, c’est même ainsi qu’il ouvre sa leçon inaugurale au Collège de France ! Et puis, la figure du double est une façon intéressante d’inquiéter la subjectivité et l’identité, de compliquer la figure de l’auteur, points essentiels de l’œuvre : d’ailleurs, l’ombre qui dialogue avec Michel ne se contente pas de l’approuver, comme parfois chez Platon (« assurément Socrate ») mais l’asticote, le conteste, se fait le porte-voix de notre époque.

 

Vous avez dû résumer une vie. Sur un rythme effréné. Peut-on penser que c’est un hommage à l’aspect contemporain de la philosophie de Michel Foucault ?

M. P. B. « Ne me dites pas de rester le même ; c’est une morale d’état-civil.» Cette injonction de Foucault nous a incités à travailler non seulement la vitesse du récit, mais aussi d’y introduire une forme de métamorphose permanente – le Foucault archéologue n’est pas exactement celui de l’activisme politique et son écriture d’ailleurs varie parfois du tout au tout d’un livre à l’autre. C’est là où la palette de Morvandiau s’est révélée extraordinaire, avec cette aptitude à glisser d’un univers graphique à l’autre. « Ne me dites pas de rester le même », c’est aussi ce que pourrait dire de son crayon.

 

L’encrage et la couleur sont remarquables. On imagine, qu’à aucun moment, vous n’avez voulu faire une bande dessinée en noir et blanc.

M. P. B. De ce point de vue, j’étais novice, les premières planches au trait m’ont emballé – mais Luc m’a averti : « tu verras, on croit toujours que c’est plus beau en noir et blanc, et puis… ». De fait, l’usage de la bichromie dans le deuxième chapitre ou l’audace des monochromes dans le troisième ont élargi encore les possibilités d’expression.

M. En réalité, c’est aussi une forme de découverte pour moi, dans la mesure où c’est le premier livre de bande dessinée que je mets en couleur. Jusqu’à maintenant, mon expérience en la matière relevait plutôt de l’image unique : dessin de presse, illustration ou peinture. L’art séquentiel appelle et autorise à la fois une autre forme de grammaire qui peut être puissante quand elle articule découpage, séquences et couleurs. Vous vous souvenez du bleu du ciel qui revient puis explose dans une pleine page du désert de Tintin et le crabe aux pinces d’or ? Et du rouge pétant en aplat dans les albums de Lucky

Luke ? Difficile de prétendre que la couleur ne participe pas du scénario.

 

Vous faites beaucoup de références à l’art pictural dans la BD. C’était important pour vous de restituer cette archéologie visuelle ?

M. Glisser quelques clins d’œil graphiques ou picturaux, c’est aussi s’amuser avec les lecteurs. Certains sont explicites, d’autres plus discrets. Certains seront découverts, d’autres passeront peut-être à la trappe. Ou apparaîtront lors d’une seconde lecture. J’ai le sentiment que l’archéologie selon Michel Foucault, c’est toujours une question de strates et d’angle du regard.

 

 

Il est souvent ardu de résumer une vie de philosophe en quelques centaines de pages d’une biographie bon ton. Alors que dire pour une bande dessinée ! C’est cet exploit qu’ont réalisé les deux auteurs de Vies parallèles. Dans une cavalcade de cases et de bulles, joyeusement colorisée, Matthieu Potte-Bonneville et Morvandiau séquencent la vie du philosophe. C’est drôle, bigrement corrosif et ultra-contemporain. Le trait est vif, tout comme la pensée du philosophe. On apprend joyeusement des concepts complexes le temps d’un trait à la ligne claire. Dialogues dessinés ou dessins philosophiques, qu’importe ! C’est éblouissant !

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