Littérature étrangère

Patricia Melo

Ceux qui ne sont rien

✒ Katia Leduc

(Librairie L'Embarcadère, Saint-Nazaire)

Patricia Melo explore avec clairvoyance les mécanismes de la société brésilienne. Son précédent roman évoquait la forêt amazonienne et les injustices vécues par les populations locales. Elle s’attaque ici à la jungle urbaine de Sao Paolo.

Chalves, Jessica, Iraquitan dit l’Écrivain, Cligno en Panne, Glenda… autant de personnages pour un lieu commun : la place de la Matrice, centre de ralliement ou cour des miracles des invisibles de la société. Dans ce roman polyphonique, chacun à sa voix et nous la fait entendre. Chalves et Jessica sont en couple. Lui est ramasseur de déchets et parcourt près de vingt kilomètres par jour pour les vendre auprès d’une recyclerie ; elle fait des ménages et tente de décrocher du crack. Lors d’une descente policière, le jeune homme est arrêté puis incarcéré. La lecture des écrits de Malcom X en prison lui fait mettre des mots sur l’oppression des noirs qui lui rappelle les inégalités de la société brésilienne. Un peu plus loin, dans le cimetière, Douglas, le fossoyeur qui ne croit plus en Dieu depuis la crise du Covid, cherche à aider Zélia qui chaque nuit dort sur la tombe de son fils décédé sous les balles de la police. Il n’a plus qu’une seule idée en tête, faire tomber le flic corrompu Caneton. Patricia Melo, dans ce récit choral particulièrement dense, ausculte les années Bolsonaro et soumet une véritable photographie d’un Brésil aux prises avec une violence, un racisme et des inégalités alimentés par un État totalitaire où les pauvres ne peuvent que tenter de subsister. Une survie rendue possible par l’entraide et l’humour salvateur qui les relient les uns aux autres. Ainsi le personnage de Tula qui offre un refuge aux sans-abris dans un immeuble crasseux et abandonné. Ou Glenda qui vient en aide à Jessica. Un roman nécessaire, révoltant, bouleversant qui met des mots sur une réalité implacable d’où surgissent quelques lueurs d’espoir, une croyance en un avenir meilleur, des rêves qu’on ne peut enlever aux plus démunis.

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