Littérature française

Émilie de Turckheim

Secret de famille en colimaçon

Entretien par Marie-Ève Charbonnier

(Librairie Paroles, Saint-Mandé)

Fanny a 82 ans, elle est d'une érudition redoutable, vit tout en haut d'un immeuble, perchée au sixième étage. Elle aime sa fille, son défunt mari, la poésie, les escaliers... Et tout en faisant ses cartons, enjointe par sa fille de déménager, elle revient sur sa vie passée. Jusqu'au bouquet final.

Votre personnage principal, Fanny, 82 ans, est hors du commun. Elle est d’une originalité, d’une drôlerie et d’une fantaisie incroyables, tout en portant le poids d’un lourd secret. Comment l’avez-vous construit ?

Émilie de Turkheim Pour comprendre cette femme qui vit dans cet appartement délirant, ancienne enseignante de lettres et de latin-grec, érudite, drôle, il faut retourner en arrière, lorsqu'elle était scolarisée dans un établissement catholique très strict. Une éducation qui allait avec l’obligation de lire des biographies de saintes et de saints. C’est ainsi que mon héroïne va découvrir, avec sa meilleure amie Maud, la vie de sainte Thérèse d’Avila, cette extraordinaire mystique du XVIe siècle espagnol. Et c’est dans ce contexte qu’elles vont accomplir une action à la fois grave et courageuse, qui va les lier à vie. Cette action pèse tellement sur la conscience de Fanny que, quand le roman commence, elle a du mal à en supporter le poids.

 

Est-ce le personnage de Fanny qui vous a fourni l’idée et la trame du roman ?

É. de T. Je n’ai jamais de scénario en tête quand je commence une histoire, ce qui est particulièrement étrange pour ce livre-là qui est construit de façon très précise. Mais c’est un travail que je fais dans un second temps. Je crois qu'étrangement tout est venu ici de la question des escaliers ! Fanny, malgré ses 82 ans, vit au sixième étage sans ascenseur. Ce qui la désespère le plus à l’idée de partir, à la demande de sa fille, c’est de quitter ses escaliers. Ils lui rappellent Pierre (génial professeur de poésie japonaise à l’université, devenu son mari) car elle y guettait chaque soir son pas. Cet escalier est devenu ce lieu de l’attente amoureuse, où l’autre n’est pas là mais presque là. Pour moi, c’est aussi un lieu tout à fait littéraire qui mêle absence et présence. Du haut de ses 82 ans, comme si elle avait la vie devant elle, Fanny se lance dans l’écriture d’une histoire mondiale des escaliers pour explorer leur place dans l’architecture, la philosophie, la littérature. À chaque fois, pour passer d’un chapitre à l’autre, il y a une citation où les escaliers sont présents, tirée de notre patrimoine littéraire mondial : Les Misérables de Victor Hugo, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Moby Dick de Melville, Crime et Châtiment de Dostoïevski, etc. Je les ai choisies et placées pour qu’elles nous disent ce qui se joue ou va se jouer dans l’intrigue à ce moment-là. Donc cette histoire d’escalier et la composition du roman autour de cette idée ont été un point de départ étrange mais réel.

 

Votre roman aborde plein de thèmes différents : la vieillesse, l’amitié, la religion même. Mais il me semble que c'est avant tout un roman d’amour. Qu'en pensez-vous ?

É. de T. Tout à fait, même s'il s'agit de plusieurs formes d’amour. C'est d'abord l'amour entre une mère et sa fille, qui confine ici à la folie. Fanny veut notamment transmettre à sa fille Thérèse sa culture grecque classique, avec une exigence impitoyable. D'où cette question : comment une enfant qui grandit avec une mère aussi haute en couleur, aussi érudite, aussi sûre d’elle mais aussi impitoyablement exigeante, peut-elle trouver sa voie ? Comment survivre au rêve démesuré de sa mère et à son amour ? Il y a également l'amitié amoureuse entre Fanny et Maud qui se rencontrent dans un établissement catholique des années 1950 où tout est interdit (montrer son corps, être heureuse de ses désirs, avoir des flirts) ? Et puis il y l’amour entre un homme et une femme, Fanny et Pierre, son mari.

 

Parlons de Pierre justement, un merveilleux personnage de poète devenu riche en écrivant des haïkus savoureux et drôles. Quelle est la place de la poésie dans votre œuvre ?

É. de T. La poésie me tient vraiment à cœur ! J'en lis tous les jours. Le personnage de Pierre communique avec des haïkus, il disperse partout dans l’appartement ces trois petits vers qui captent une image instantanément, avec le luxe d’être souvent très drôles. Cela traduit aussi ma volonté d'attirer les lecteurs vers la poésie de façon détournée !

 

 

Fanny, 82 ans, vit dans un vieil appartement perché au sixième étage d’un immeuble avec plein d’escaliers. Quand le roman démarre, elle fait ses cartons car sa fille, Thérèse, et son gendre, Peter, qui n’ont plus d’argent, veulent la placer en maison de retraite afin de récupérer son appartement. Les monologues de Fanny alternent alors avec ceux de Thérèse, permettant de revenir sur leur relation, sur leur histoire familiale et un secret qui va émerger peu à peu. Le roman aborde, avec beaucoup de fantaisie et d’originalité, des sujets très divers, de la vieillesse au lien familial, en passant par l’amour ou la religion.

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