Chronique La Fille de mon meilleur ami de Yves Ravey

BERTRAND MORIZUR, Librairie L'arbre du Voyageur, Paris

Le discret Yves Ravey occupe une place singulière dans la littérature française. Son nouveau roman, au charme vénéneux, relate une histoire de vengeance familiale, de revanche sociale et de trahison, dans le cadre tranquille et familier d’une petite banlieue française. À découvrir de toute urgence !

 

Avant toute chose, une idée s’impose à nous : le moteur de l’intrigue, dans la plupart des romans d’Yves Ravey, est absolument littéral. C’est celui… d’une voiture. Cela n’a rien d’anecdotique. Qu’on se souvienne de ce Notaire peu ordinaire (2013) qui utilisait son bolide pour attirer les jeunes femmes ou encore de l’épatante Épave (2006) : un véhicule accidenté devenait l’objet de toutes les convoitises, révélait les plus bas instincts. Ici encore, le malheur arrive sur quatre roues, conduites par le narrateur, William Bonnet. Destination : la ville natale de Mathilde, « la fille de mon meilleur ami », « quelque part au sud de Savigny-sur-Orge ». Mathilde a convaincu William de l’aider à revoir son fils, Roméo, dont elle a perdu la garde à la suite d’un divorce. Parfois, Mathilde hurle sans raison ou dérobe des sous-vêtements dans des magasins de lingerie féminine… Ce personnage déséquilibré et imprévisible, qui donne son titre au roman, incarne parfaitement le type d’individu qu’excelle à mettre en scène le romancier : des personnages enfermés dans une logique d’autodestruction, au comportement animal. Par petites touches, Yves Ravey plante son décor de banlieue triste. L’usine Rhône-Poulenc locale fabrique des fibres synthétiques. Une grève, menée notamment par le père de Roméo, paralyse la production. Mathilde et William logent dans un motel en bordure d’autoroute. Les éléments du puzzle sont en place, l’atmosphère s’alourdit progressivement, devient irrespirable. Une odeur de produits chimiques, d’essence et de soufre envahit le lecteur. La mémoire de William est dérangée ; des flashs perturbent régulièrement sa conscience que l’on devine détruite par la mort de son seul ami. Comme pour mieux nous faire adopter ses personnages, Ravey fait appel à nos sens. Comme eux nous sommes aux aguets, tendus dans une attente inquiète de l’inévitable couperet.
L’ombre des films de Claude Chabrol plane au-dessus de l’œuvre de Ravey, car leurs thèmes de prédilection se rejoignent : de la lutte des classes dans le cadre familier d’une petite ville française, à la mise en place d’un piège qui se referme sur son auteur… L’intrigue policière n’est qu’un prétexte pour mettre à jour la part tragique des êtres humains, leur incapacité à se libérer de l’engrenage dans lequel ils se sont laissés entraîner. Yves Ravey, qui est également dramaturge, révèle une adresse prodigieuse pour décrire ces machines infernales. Veulerie des hommes, vulnérabilité des femmes, les personnages ne sont guère reluisants chez notre auteur, inimitable dans sa peinture des mœurs sociales. Et pourtant, s’ils semblent peu adaptés à la société, ils ne sont pas moins tous mus à l’origine par les meilleurs sentiments : la promesse faite à l’ami décédé, la volonté de revoir le fils qui vous a été arraché, l’amour fou que l’on porte à la femme d’un autre… Ces femmes et ces hommes qui s’enlisent dans des sables mouvants n’ont qu’une vague conscience de leur condition. Ce sont des êtres humains. Terriblement humains.
 

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