Jeunesse

Valentine Goby

Des odeurs, une histoire

Entretien par Gaëlle Farre

(Librairie Maupetit, Marseille)

Il y a au cœur du Jardin liquide de Valentine Goby une amitié inattendue, des pères absents ou inconnus et surtout des odeurs et un vocabulaire riche et précis relatif à la parfumerie. Par quelle magie l’autrice réussit-elle à nous donner l’illusion de sentir des fragrances de mimosa ou de romarin ? Entretien.

Comment est né Le Jardin liquide ?

Valentine Goby Après L’Anguille (Thierry Magnier), je me suis dit que j‘aurais aimé entreprendre la même aventure avec certains romans adultes précédents. Mais tous les univers ne se prêtent pas à cette variation ! Murène (Actes Sud) évoque le handicap et la naissance du handisport, Le Palmier (Actes Sud) la mémoire et le monde olfactif, thèmes dont toutes les générations sont curieuses. La particularité du Palmier et du Jardin liquide tient à leur lien avec ma propre enfance au pays des usines à parfum. C’est aussi le récit intime de la relation au père et à la sensorialité. Le Palmier revenait déjà sur une matière autobiographique à l’origine d’un récit olfactif (Baumes, Actes Sud). Ce sont donc des projets enchâssés qui m’ont permis d’explorer mon histoire depuis des points de vue différents. Dans Le Palmier, la langue de l’adulte sert la complexité du point de vue de l’enfant qui ne s’exprime pas directement. Dans Le Jardin liquide c’est la voix des enfants qui mène le récit, même si le narrateur est extérieur. J’ai eu envie d’une grande vivacité dans la langue, d’énergie dans la narration, de dialogues plutôt que de discours rapporté. Jamais je n’avais tant dialogué un roman ! Ce ping-pong des voix confère, j’espère, une rythmique stimulante à la lecture et dit la joie à mener l’enquête.

 

Le Jardin liquide est un roman olfactif. Que sont les parfums pour vous ? Que permettent-ils à vos personnages ?

V. G. J’ai grandi dans un monde d’odeurs, pas de parfums. Mon père travaillait les matières premières. Comme le père de Violette, il transformait dans des usines les racines, feuilles, fleurs, sèves, bourgeons, fruits en liquides ou en pâtes qui recomposaient le monde végétal en un jardin de flacons. Ces essences issues de plantes locales ou exotiques du monde entier contenaient des récits extraordinaires, ouvrant prodigieusement l’imagination. Comme Violette, j’en ai été fascinée. Mais ce métier dévorant m’a aussi privée de mon père. À l’image de Violette, j’ai entretenu avec lui une relation ambivalente, à la fois enthousiaste et pleine de colère. Violette éprouve cette même ambiguïté : l’incroyable métier de son père tisse des complicités mais le confisque à sa famille et pourrait être la cause de sa séparation avec sa mère. Roberto, le jeune voisin, est au contraire aimanté par les flacons que Violette refuse d’ouvrir. Lui aussi manque de père, d’une autre manière : il ignore son identité. C’est à travers son initiation aux essences que sa mémoire va s’ouvrir et le relier à une petite enfance, une géographie qu’il avait oubliées. Ce faisant, il permet à Violette, contre toute attente, de renouer peu à peu avec son père à elle. L’odeur est une alliée de la mémoire et des émotions. En elle se rencontrent nos souvenirs les plus douloureux et les plus doux.

 

L’amitié et la culture sont importants dans ce texte. Sont-ce des thèmes de prédilection ?

V. G. L’amitié a toujours une part belle dans mes romans jeunesse. Je crois aux rencontres, au pouvoir qu’elles ont de nous changer, de nous augmenter, parce qu’elles sont une expérience à la fois de l’altérité et de l’universalité – nous sommes différents et nous sommes tous des humains doutant et désirant. L’art côtoie souvent l’amitié dans mes romans, c’est vrai. Comme les odeurs, l’art est un territoire de rencontres. On a le visage des livres qu’on lit, des tableaux qu’on aime, des artistes qui nous inspirent. On grandit en eux, par eux et en les partageant. Roberto est un dessinateur hors pair et le cinéma le fait voyager. Violette a un nez d’exception et se passionne pour le funambulisme. Dans L’Anguille, le dessin, la vidéo, les beaux-arts (et le sport !) nourrissaient la réflexion des personnages, les aidaient à répondre à leurs interrogations et offraient un espace de vivre ensemble. L’amitié et l’art ne cessent de dialoguer dans mes livres parce que créer, admirer, c’est tisser du lien avec les autres par la beauté.

 

Et si on parlait de ce que sont la musicalité et la poésie pour vous ?

V. G. J’ai grandi dans un jardin, dans une symphonie sensorielle où s’entrechoquaient les sons, les odeurs, les images. L’usine à parfum elle-même est un lieu très physique : ça pue, ça fait un vacarme de dingue, on est secoué par la puissance des sensations. Il n’y a pas d’écriture sans musique, évidemment. La poésie convoque tous les sens, invente des images pour mieux dire le réel. J’aime écrire des romans où le corps est au centre, pas seulement comme sujet ; que la langue ait un corps, du muscle. Qu’elle soit vivante !

 

 

Violette aime sa slack – sa sangle de funambule – et les parties de Scrabble avec sa grand-mère. Elle ne parle plus à son père depuis deux mois et ne voit pas d’un bon œil l’arrivée des nouveaux voisins, notamment celle de Roberto qui a le même âge qu’elle. Le garçon aime dessiner, les films et poser plein de questions. Violette met du temps à l’accepter. Le déclic ? Le fait que le garçon ne connaisse pas son père. Pour aider son nouvel ami à mettre des images et des odeurs sur son passé, elle ne va pas hésiter à contacter son propre père, ce chasseur d’essences de parfums à qui elle bat froid depuis qu’il a fait pleurer sa mère. Au fil des senteurs, Violette et Roberto vont renouer avec leur histoire.

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