Les écrivains voyageurs

Marie-Ève Lacasse au Canada...

Illustration de Marie-Ève Lacasse au Canada...

...nous raconte les coulisses de l'écriture de son roman Autobiographie de l’étranger, publié le 4 mars 2020 aux éditions Flammarion.
 

Je n’étais pas retournée à Ottawa depuis près de vingt ans. C’était la ville où j’avais grandi. Je me suis exilée à Paris ; entre temps, mes parents avaient déménagé à Montréal et l’idée de retourner à Ottawa pour une visite de courtoisie ne m’avait jamais effleuré l’esprit. J’avais conçu pour cette ville, au fil des ans, une impressionnante aversion, m’étant littéralement suicidée géographiquement pour ne plus jamais avoir à y revenir. Je m’étais fâchée avec tous mes amis ; n’avais gardé aucun contact ; je n’étais jamais nostalgique et rien ne justifiait, à mes yeux gorgés de haine, que l’on puisse vivre là-bas et encore moins apprécier cette ville. Car on ne choisit pas Ottawa ; on la subit, en échange du confort du fonctionnariat. À la question : « Pourquoi êtes-vous partie ? », j’avais souvent envie de répondre : « Et vous, pourquoi restez-vous ? ». La « sécurité » souvent évoquée (d’emploi, de non-violence) et la tranquillité petite-bourgeoise souvent évoquées étaient pour moi la quintessence de l’ennui et de l’horreur réunis.

 

« Je me suis exilée à Paris ; entre temps, mes parents avaient déménagé à Montréal et l’idée de retourner à Ottawa pour une visite de courtoisie ne m’avait jamais effleuré l’esprit. J’avais conçu pour cette ville, au fil des ans, une impressionnante aversio »

 

Il faut dire qu’Ottawa est une lointaine banlieue de Montréal (200 km), de Toronto (450 km) et de New York (709 km). C’est aussi la capitale du Canada, à la frontière entre le Québec et l’Ontario. Un cours d’eau sépare les deux provinces, la rivière des Outaouais (en langue algonquine : « le peuple aux cheveux relevés »). Imaginer des ancêtres proto-punks me plaît plutôt, mais honnêtement, on en est loin.

Depuis sa création, Ottawa est pensée comme un compromis. C’est la reine Victoria qui a choisi le lieu comme capitale, au beau milieu des marécages, à mi-chemin entre le Bas et le Haut-Canada. C’est la pensée britannique victorienne protestante qui fondera le Canada tout entier. La ville a été baptisée Bytown en 1826, du nom du colonel qui avait entrepris de creuser un canal en son centre pour contourner d’éventuelles attaques des États-Unis. En 1855, on redonne à la ville son nom algonquin, Ottawa (Odawa : la Grande Rivière). Le 1er juillet 1867 est signé l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. En 2017, le pays a célébré les 150 ans de sa confédération et, oui, tout le monde s’en fout.

J’ai cherché ma maison d’enfance une fois, sur Google Earth. Je faisais pivoter la caméra à droite, à gauche. Je ne la distinguais pas des autres, anonyme comme toutes les habitations sous les régimes totalitaires. Sauf que nous sommes au Canada, terre de droits et de libertés et où, paraît-il, il est autorisé de laisser jaillir l’expression de sa singularité la plus intime. À moins que je ne l’eusse effacée de ma mémoire ? La maison n’existait plus, comme mon enfance.

Et puis est arrivé le jour où j’ai eu envie d’y retourner. D’affronter ce qui m’avait fait si peur. Les odeurs et les sensations m’ont frappée en plein visage. J’y ai retrouvé ma meilleure amie d’enfance. La neige et sa lumière. Le familier et l’impermanence. Ce séjour a donné un livre : Autobiographie de l’étranger.

© Claude Gassian

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