Ecrivains voyageurs Louis-Philippe Dalembert à Lampedusa...

Illustration de Louis-Philippe Dalembert à Lampedusa...

...nous raconte les coulisses de l'écriture de son roman Mur méditerrannée, publié le 29 août 2019 chez Sabine Wespieser éditeur.
 

Lorsque j’arrive à Lampedusa, début janvier 2018, j’ai déjà fait beaucoup de recherches sur ceux que, de ce côté-ci de la Méditerranée, on nomme « migrants ». Je lui préfère boat-people. Un terme plus éclairant pour ma génération, marquée par les images des Vietnamiens fuyant, dans les années 1970-1980, leur pays en guerre. Pour le Caribéen que je suis aussi, marqué par les histoires des boat-people haïtiens et cubains qui tentaient, à la même époque, de rejoindre les États-Unis pour des raisons politiques et économiques.

 

« À cette période de l’année, l’île n’héberge que les autochtones et les membres des diverses forces de l’ordre venus de toute l’Italie pour contrer l’arrivée des migrants ou gérer ceux qui auront réussi à passer à travers les mailles. »

 

Quand, grâce à une bourse Stendhal de l’Institut français, je dépose mon vagabondage sur cette île si proche de l’Afrique, je suis en quête d’une passerelle entre les deux phénomènes migratoires, par-delà le temps et l’espace, pour en faire le roman que je porte en moi depuis toujours. De liens, j’en ai d’autres en tête : deux mers intérieures, la Caraïbe et la Méditerranée, deux carrefours de civilisations où les humains ont appris, à leur corps défendant, à faire peuples et identités. Il y a une manière proche d’être Caribéen et Méditerranéen, cette facilité à absorber l’ailleurs et à en faire une part intégrante de soi.

Le premier jour, via Roma, la rue principale de la minuscule île italienne, je tombe sur la « Pizzeria Papà Doc. » L’Haïtien en moi voit un signe néfaste dans cette enseigne de pizza à la coupe qui porte le nom d’un dictateur. Mais au cours du séjour, je vais rencontrer des êtres formidables : des gens de peu, des militants d’associations d’accueil des migrants, le curé Don Carmelo La Magra. Le sociologue Marco Aime. Ensemble, on interviewe le nouveau maire, moins sensible, au contraire de son prédécesseur, à la cause des migrants. Leur présence, selon lui, divise ses administrés. Avec Marco, on « visite » le centre de rétention, à distance, faute d’une autorisation délivrée par… Rome. Décidément, tous les chemins y mènent.

À cette période de l’année, l’île n’héberge que les autochtones et les membres des diverses forces de l’ordre venus de toute l’Italie pour contrer l’arrivée des migrants ou gérer ceux qui auront réussi à passer à travers les mailles. En l’absence des touristes, ils ferment un œil sur les réfugiés qui arpentent les rues, après s’être faufilés par le trou dans le grillage du centre de tri. Des Tunisiens et des Sénégalaises pour la plupart, traînant leur inquiétude et leur ennui.

On s’apprivoise de loin, puis de plus près, en échange parfois de l’achat d’une carte SIM à mon nom, ils n’ont aucun papier d’identité. On se parle. Mieux, ils parlent, j’écoute. Leur parole tâtonne. Méfiante. Il faudrait plus d’un mois, plus que le café partagé, pour qu’elle se change en confidence. Au fil des jours, le miracle se produit parfois. Je comprends enfin, c’est leur histoire qu’il faut raconter. Elle est aussi la mienne. La nôtre. Celle d’humains qui se trouvent sur le même bateau. En parlant d’eux, je parle de nous, sœurs et frères humains. Qui tentons de nous rapprocher les uns des autres. En dépit des murs.

© Eugénie Martinez

 

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