Chronique Plein Gris de Marion Brunet

Laurence Tutello Librairie Le Chat Pitre (Paris)

Lorsque Élise et Victor découvrent le corps de Clarence noyé près de la coque de leur voilier, Emma comprend que leur croisière a viré au cauchemar. Avec la disparition de Clarence, leader charismatique, ce sont tous les secrets de la bande qui remontent à la surface. Et quand une tempête s'annonce, les émotions et les angoisses se cristallisent dans une atmosphère implacable.

« Ce qui se passe en mer reste en mer. » Le petit groupe d'amis parti en croisière saura respecter cette règle immuable des marins. Ce n'est donc qu'à la fin du livre que nous connaîtrons la vérité à propos de la mort de Clarence. Clarence, 18 ans, personnage solaire, magnétique, a réuni autour de lui trois lycéens bretons, en Terminale comme lui, et s'est imposé comme chef d'orchestre indiscutable de ce quatuor. Tous les enfants du pays, élevés face à l’océan, fréquentent la même école de voile, chacun avec son histoire familiale singulière, pesante parfois. Élise vit chez ses grands-parents loin de ses parents en Afrique. Max est un rêveur et un poète. Emma, la narratrice, timide et réservée, fille de marin pêcheur, habite chez sa mère divorcée qui travaille à la conserverie. Clarence, dont le père est souvent absent, est maître chez lui, jusqu'à l'arrivée de Victor, fils de la nouvelle amie de son paternel. Cette arrivée est vécue par Clarence comme une concurrence, une dépossession de son statut de « prince du royaume ». Pourtant, c'est bien tous les cinq qu'ils partent en Irlande à bord du voilier des grands-parents d’Élise. Si les relations se dégradent à bord, les conditions de navigation deviennent, elles aussi, très dangereuses. En dix-neuf courts chapitres, le récit se met en place, alternant le présent et sa réalité inquiétante et les souvenirs qui expliquent les rapports entre ces personnages. Le mystère constitue la matière première du roman : il ne s'agit pas de le résoudre ou de le dissiper, mais d'en révéler l'épaisseur. Le ton est juste et prenant, que ce soit pour décrire la fascination exercée par un leader intelligent et singulier, les attentes, les déceptions, les premières amours ou la terreur provoquée par un naufrage et l'éventualité d'une mort en mer. Dans ce roman, il y a l'évocation de la puissance des sentiments amoureux, puissants comme la tempête, le flux et reflux des corps qui se découvrent, le dominé et le dominant, les rôles qui s'inversent ; la puissance à l'état pur, comment un premier amour qui peut être dévastateur ou être l'amour de sa vie, l'éveil à la sensualité. Il y a le sentiment d’invincibilité contre l'adversaire. L'auteure réussit magistralement à exprimer la condition humaine sans se placer comme un prof donnant des leçons, comme on le voit trop souvent dans les romans d'aujourd'hui pour adolescents. En choisissant symboliquement un bateau, elle aborde l'image du foyer ; avec la mer, l'émancipation ; la tempête, les émotions ; le requin, les prédateurs ; le port, la sécurité. Bonne lecture et « bon vent ».

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