Polar

Eli Cranor

À la chaîne

DF

✒ David Ferlay

(Librairie Un monde à soi, Roanne)

Il ne fait pas bon être un poulet, un ouvrier ou même un patron dans le nouveau roman d'Eli Cranor. Une immersion dans l’Amérique de Donald Trump, à la poursuite des dernières chimères du rêve américain.

Springdale, une ville de l’Arkansas au XXIe siècle. Gabriela et Edwin, d’origine mexicaine, travaillent, ou plutôt sont exploités, dans l’usine de poulets locale. Cadences infernales, conditions de travail déplorables, avec toujours l’épée de Damoclès du licenciement au-dessus de leurs têtes et donc le risque de tout perdre. À l’autre extrémité, Luke, cadre de l’usine, qui ne pense qu’à sa future promotion, incontournable tant il mène son usine d’une main de fer, sans la moindre compassion. Sa femme Mimi est quant à elle en pleine crise existentielle, une vraie deseperate housewife qui se demande si elle est une bonne mère pour leur tout jeune enfant. Arrive le jour où Luke, disposant de son droit quasi divin, va virer sans manières Edwin pour un motif fallacieux. Est-ce l’approche de son évaluation qui le rend à ce point tatillon ? Quoi qu’il en soit, cette éviction va avoir un effet dévastateur. Ce nouveau polar d’Eli Cranor, après le très bon Chiens des Ozarks, nous présente un monde du travail horrible, que ce soit envers la matière première (les poulets) ou les machines (les ouvriers). Un milieu où la docilité et les limites sont sans cesse éprouvées. Eli Cranor parvient à développer des personnages qui ne sont pas binaires, allant bien au-delà du cliché du méchant patron contre le gentil ouvrier. Le profit, cher au système américain, est bien entendu au cœur du réacteur : l’argent que l’on a trop peu, ou pas encore assez, et ses effets néfastes sur celui qui le convoite. Un roman dont la tonalité sonne de manière particulière avec le traitement dont font l'objet les supposés étrangers sous la présidence Trump et qui installe un certain malaise dans la façon dont les hommes sont utilisés dans cette triste histoire du capitalisme américain triomphant et déshumanisant. Le roman noir de ce début d'année.

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