Littérature française

Éléa Marini

Tempête(s)

Entretien par Jean-Baptiste Hamelin

(Librairie Le Carnet à spirales, Charlieu)

Le vent se lève, la tempête gronde, l’urgence de fuir se fait, à chaque seconde, de plus en plus pressante. Les solitudes, dans un semblant de solidarité, s’agrègent. Le rythme s’accélère, la tension est palpable, les arbres plient et rompent, l’eau emporte tout. Le Ciel l’a mauvaise est une tornade.

Trois personnages principaux traversent ce roman dont Bo, un jeune garçon attachant et un peu intrépide. Pouvez-vous nous le présenter ?

Éléa Marini C’est un gamin, un pré-ado, qui vit seul avec sa mère, dans un quartier plutôt défavorisé, fait de maisons de bois. C’est un gamin que nous pourrions qualifier d’insolent, un peu rebelle, qui aime enfourcher son vélo afin de braconner des écrevisses. Un gamin parfois malmené par les autres enfants de son quartier. Il a une relation particulièrement forte avec sa mère. Une mère qui vit avec une fragilité personnelle, des démons intérieurs, des périodes où elle semble disparaître d’elle-même. Malgré son jeune âge, il doit parfois la porter, subir son absence lorsqu’elle fugue.

 

Il revient en vélo, les vents se lèvent, une moiteur s’installe, que se passe-t-il ?

É. M. Le ciel change, une menace plane, un danger guette. Dès l’ouverture, on sent que les personnages vont traverser un cataclysme, une énorme tempête, que les personnages, un peu par hasard, devront traverser ensemble. La mère de Bo, victime de ses démons intérieurs, va disparaître.

 

Pourquoi avoir choisi de placer votre roman au cœur d’une tempête

É. M. J’ai toujours eu très peur du vent, peur de m’envoler ! J’ai été marqué par Katrina tant sur l’aspect climatique que sur les conséquences sociales. Ma famille franco-américaine, vivant en Louisiane puis en Floride, est régulièrement obligée d’évacuer, de quitter leur maison avec cette question de savoir ce qu’ils retrouveront ensuite. Retrouver son foyer, cela est très ancré en moi : la peur du délitement, de son emportement total. Mais ces événements climatiques si puissants sont aussi un catalyseur de tempêtes intérieures, quasi un prétexte pour évoquer les démons qui habitent ces trois personnages.

 

Deux personnages accompagnent Bo dont une voisine qui se prénomme Alma. Qui est-elle ?

É. M. Alma est une jeune femme d’une vingtaine d’année, vivant exilée dans ce pays et qui a déjà connu, par choix, un déracinement qui va se rejouer avec cette tempête qu’elle refuse d’imaginer, de subir. Elle voit les choses avec optimisme, se gavant de guimauves et de sucreries, en se disant que ça va aller.

 

Isaac est le troisième personnage principale, un taiseux, un manuel, un solitaire contraint d’embarquer Alma et Bo dans sa voiture.

É. M. Un homme d’âge un peu plus mur, qui vit seul, un peu reclus, dans une maison en bois, bâtie de ses mains, au bord de la rivière, un homme en effet taiseux, un peu sauvage probablement, dur et renfrogné parfois, mais capable de tendresse. Il a lui aussi ses démons, des blessures non cicatrisées. Par la force des choses, le destin les fait se rencontrer au cœur de cette tempête. Trois grandes solitudes qui se rencontrent, qui vont cheminer et devoir survivre à ce cataclysme ensemble, quitter la ville et essayer de reconstruire, avec tant de balbutiements, un quotidien transitoire.

 

Ce qui frappe aussitôt à la lecture du roman, c’est la force des dialogues, leur intégration toute naturelle et les non-dits qu’ils contiennent.

É. M. Le cinéma joue un rôle essentiel dans les images que je convoque quand j’écris et je suis très sensible aux dialogues dans les films et dans les livres. Quand j’étais adolescente, j’avais toujours des cahiers de brouillon où j’écrivais ce que les gens disaient, en direct, en m’excluant d’ailleurs des conversations, avec le plus de fidélité possible. J’ai enseigné également à des jeunes en décrochage scolaire et j’ai été marquée par les mots qu’ils pouvaient poser sur leur rapport à leurs familles, à l’avenir, au monde, à l’amour, à l’école. En relisant, je trouvais qu’il y avait une beauté folle dans la simplicité, dans cette spontanéité et ressortait des dialogues les plus anodins, les plus quotidiens, de la poésie. À cette époque, mon goût des dialogues s’est fortement sensibilisé. Tout cela a nourri ma façon d’écrire, naturellement. D’ailleurs on ressent dans les échanges entre Isaac et Bo une forme d’apaisement, un attachement, une réparation, les prémices d’une tendresse qui les nourrit.

 

À propos de nourriture, cuisiner, ces moment de transmission, d’intimité qui se mettent ici aussi en place semblaient indispensable pour vous.

É. M. J’ai une passion pour la nourriture depuis toujours ! J’adore manger, j’aime cuisiner, j’aime lire et entendre des recettes, écouter les gens parler cuisine, voir au cinéma des comédiens manger. Il était essentiel que cela fasse partie du livre. Car c’est le réconfort, le lien essentiel. Il m’était important d’ancrer le rapport à la gourmandise, à l’appétit dans mon roman.

 

 

Premier roman d’Eléa Marini, nourrie de littérature et de cinéma, Le Ciel l’a mauvaise séduit d’emblée par la force naturelle, sans artifices, de ses dialogues et par la profondeur tourmentée de ses personnages. Dans un lieu non précisé, les habitants de « second choix » doivent délaisser leurs maigres possessions, leurs branlantes cabanes, afin de fuir le vent qui se lève et la tempête énorme qui approche. Roman de l’urgence de fuir, de l’obligation de s’entraider, Le Ciel l’a mauvaise accompagne trois principaux personnages dans leur exode involontaire, dans leurs réflexions personnelles. Simplement, avec précision, peuplé de non-dits, de gestes anodins mais ô combien essentiels, ce texte est puissant, puissant comme une tempête.

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