Dossier Tunis connection de Lenaig Bredoux, Mathieu Magnaudeix

FLORIAN GAITÉ, Pigiste ,

Un an après le début des événements de Tunis, deux ouvrages mettent au jour les dessous des révolutions arabes : des photographies prises sur le vif, qui plongent au cœur de l’Histoire, et des révélations sur les relations politiques souterraines entre la France et le Maghreb, qui en proposent une tout autre lecture.

À l’ère du tout médiatique, l’actualité se situe sur la mince frontière qui sépare le visible du dissimulé. Les révolutions arabes sont l’exemple même d’un événement qui, bien que relayé par une multitude d’images, n’en est pas moins frappé d’invisibilité – que les photos de presse aient perdu de leur pouvoir d’évocation ou que l’on ait tu les secrets diplomatiques et la géopolitique officieuse. Deux titres proposent, un an après les premiers rassemblements à Tunis, d’en corriger la vision. Le premier, Dégage ! Une révolution, est un témoignage photographique qui retrace les six semaines du combat mené par le peuple tunisien. Comme document d’histoire, il suit une chronologie et ses temps forts (le siège du ministère de l’Intérieur ou la « caravane » vers Kasserine) et installe une topologie de la révolution (la place de la Kasbah ou l’avenue de la Liberté). Comme objet esthétique, le recueil saisit l’atmosphère trouble d’un pays où effervescence et violence, peuple en souffrance et foule en liesse ne font plus qu’un. Au milieu du gaz et des fumées, des sombres paysages et des portraits de masses, seul le rouge (ou presque) a droit de cité.

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Chaque cliché devient symbole : une bouche cousue en dit plus qu’un long discours et des manifestants, habillés de leurs drapeaux, s’approprient la nation. De l’image naît le mot : slogans, graffs, et surtout textes d’accompagnement, toutes ces paroles d’insurgés crient le souvenir d’un pays libre et l’espoir d’un avenir meilleur. « Dégage ! », ou l’injonction de milliers de vies pressées de s’exprimer, se fait devise des émancipés. Le second, Tunis connection, est le fruit d’une enquête, celle de deux journalistes de Mediapart, qui démêle les réseaux complexes tissés entre une élite française (politique, patronale, intellectuelle) et le régime déchu de Ben Ali. L’analyse politique cède le pas à une chronique socio-historique qui dénonce la complaisance à l’égard du bénalisme, en renvoyant dos-à-dos les arguments fallacieux de sa défense (anti-islamisme, stabilité, « miracle » économique, protection des juifs) et les intérêts qui la motivent (commerce, protection des investisseurs et des ressortissants, liens affectifs, cadeaux du clan Ben Ali-Trabelsi). Le off est révélé : on entre dans les coulisses de la politique, par le biais d’anecdotes et de phrases volées, on suit les intrigues à la Résidence de France, on s’invite à la table des dirigeants. Si les auteurs partent des événements récents qui ont discrédité la droite (cafouillages de Boris Boillon, démission de MAM), ils n’oublient ni l’implication des socialistes (depuis Mauroy jusqu’à Delanoë), ni celle de la presse (Calvi, Adler) ou du show-biz. Ce court essai, non moins riche, pose une thèse essentielle : la conquête d’une réelle indépendance doit passer par la déconstruction de ces liaisons dangereuses.

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