Dossier Où sont passés les intellectuels ? de Enzo Traverso

PAULINE COLONNA D'ISTRIA, Pigiste ,

Défini par Sartre comme « quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas », l’intellectuel du xxe siècle s’engage et engage sa pensée dans l’action. Experts d’une ère post-idéologique, ceux du xxie siècle semblent, en comparaison, faire pâle figure. Se sont-ils effacés, ont-ils trahi ? Les aurait-on simplement déclassés ?

L’histoire que déroule le dialogue entre Enzo Traverso et Régis Meyran dans Où sont passés les intellectuels ? semble à la fois proche et lointaine, bien connue et pourtant déjà, peut-être, étrangère. De Voltaire à Sartre, en passant par Zola, Camus ou Michel Foucault, Enzo Traverso reprend le fil d’une histoire anti-destin où le penseur descendu sur la place publique donnait l’impression de pouvoir changer le cours des choses, animé par la simple conviction d’avoir quelque chose à dire et la mission de le faire valoir. La figure de l’intellectuel, quoique conceptualisée tardivement, impose son aura politique et construit sa légende. Avec l’idée de contrepoint et de dissonance, Enzo Traverso choisit la métaphore musicale du contraste plutôt que celle de l’harmonie tonale : « L’intellectuel questionne le pouvoir, conteste le discours dominant, provoque la discorde, introduit un point de vue critique. » Il peut même parfois être tonitruant ; il est « presque toujours un outsider ». Qu’on l’admire ou qu’on le méprise, le débat sans cesse virulent sur la légitimité de son dire valait néanmoins chaque fois, y compris à rebours, comme hommage. La voix de l’intellectuel porte et compte. S’il demeure aujourd’hui quelques figures respectées, l’écho médiatique, loin d’avoir amplifié l’efficacité de leur parole, a peut-être remplacé le souci de dire par l’obsession d’être vu. Les « intellectuels », partout visibles sur les plateaux de télévision qui les convient en tant qu’experts, ne sont guère plus écoutés. Sont-ils seulement audibles ? Face à la production de « textes illisibles et inutilisables par les autres », Sébastien Charbonnier demande : « Que peut la philosophie ? » et, plus largement, que peuvent les penseurs dont la fonction critique – pourtant plus que jamais requise – est toujours menacée par leur institutionnalisation ? Et si les contraintes mêmes de l’enseignement, la redéfinition des modalités de la recherche, la multiplication des think tanks, la spécialisation croissante et les évaluations constantes avaient effacé, chez les intellectuels, la conscience de leur rôle jusqu’à en faire des travailleurs comme les autres ? Et s’ils n’y croyaient plus, pas plus qu’à l’horizon d’émancipation collective néanmoins fixé par leur fonction ? Peut-être vaudrait-il la peine qu’on le leur rappelle. Parce qu’en dépend aussi l’histoire de nos démocraties. Moins que des singularités, c’est tout un système qui se voit mis en cause parce qu’il neutraliserait, en amont, la pensée critique, dont on déplore sans bien la comprendre la silencieuse disparition. C’est ce qu’invitent à penser, sous des angles différents, ces deux ouvrages. La figure de l’intellectuel, comme celle du philosophe, est polymorphe et ne confère en soi aucune mission. Elle ne vaut que pour autant qu’elle permet, dans son sillage, d’être « le plus nombreux possible à penser le plus possible ». Et si l’on attend encore beaucoup de l’intellectuel, ce n’est pas en vertu d’une compétence à penser, mais d’une position qui autorise à être libre de penser. Cette liberté de penser qui est, comme le rappelle incessamment Sébastien Charbonnier dans sa réflexion sur l’enseignement de la philosophie, de « pouvoir penser autre chose que ce qu’on doit ».

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