Ecrivains voyageurs Pierre Ducrozet à San Francsico...

Illustration de Pierre Ducrozet à San Francsico...

...nous raconte les coulisses de l'écriture de son roman L'Invention des corps, publié le 19 août 2017 aux éditions Actes Sud.
 

D’habitude, quelque temps ou bien des années après les voyages, d’associations mystérieuses entre les souvenirs, les visions et les rencontres, naissent les livres. Cette fois-ci, pour mon roman L’Invention des corps (même si j’étais déjà allé, il y a dix et vingt ans, au Mexique et dans l’Ouest des États-Unis), le livre est d’abord né de l’étude et de la rêverie, avant d’être en quelque sorte confirmé par le voyage. J’ai imaginé le roman, créé sa forme, sa dynamique, ses personnages, effectué des recherches sur la biologie, l’histoire d’Internet, le Mexique, avant d’aller sur place pour donner du corps et de l’ampleur à ce que j’avais déjà écrit.

J’ai arpenté San Francisco en long et en large, rencontré des hackers, observé les passants, afin de pouvoir mieux bâtir mon cadre. Chaque jour des centaines de détails venaient préciser tout ce que je savais déjà sur Álvaro, Adèle, Lin, Werner, Parker, les lieux dans lesquels ils se rendent, les rues qu’ils traversent, les appartements qu’ils visitent la nuit. Le roman, déjà écrit, prenait (une nouvelle) vie.

Puis une voiture nous a jetés vers le Sud et l’Ouest, Big Sur, Los Angeles, le désert, le Nevada, l’Arizona, décors, routes et couleurs qui m’aideraient à composer la dernière partie du livre.

 

« « J’ai arpenté San Francisco en long et en large, rencontré des hackers, observé les passants, afin de pouvoir mieux bâtir mon cadre.Chaque jour des centaines de détails venaient préciser tout ce que je savais déjà sur Álvaro, Adèle, Lin, Werner, Parker,» »

 

Changement de cap et de décor, direction Mexico. Là, j’ai exploré pendant deux semaines les quartiers de cette capitale frénétique et passionnante en compagnie d’un architecte qui m’a détaillé les différentes strates de l’histoire de la ville. J’ai rencontré un survivant du massacre des étudiants d’Ayotzinapa, des familles de disparus, des reporters enquêtant depuis des années sur le terrain. Puis, je suis allé à Oaxaca boire du mezcal à l’ombre de Lowry et des murs bleu indigo. J’ai ensuite remonté le pays vers le Nord, refaisant le parcours de mon personnage Álvaro, qui court, hanté, sur ces routes, jusqu’à la frontière.

Je n’ai pas cherché à jouer au reporter, je suis romancier, je préfère, à l’enquête, les voyages sans but, les hasards, les sorties de route. Dès qu’il y a une obligation, un devoir professionnel, je panique. Je me sens plus à l’aise dans les à-côtés, les imprévus, les nuits passées dans un bus cahotant sur une route inconnue que dans un rendez-vous. Nous nous sommes perdus dans le désert, nous sommes atterris sur des plages oubliées, et à chaque fois le roman lui-même faisait des coudes, partait dans des directions nouvelles. Les choses planifiées n’ont de toute façon aucun sens. On n’entreprend pas un voyage, ni un roman, en sachant ce qu’il y aura dedans.

Quand je suis revenu, je me suis enfermé pendant deux mois, chambre blanche, table en bois, le clocher de l’église de Manosque devant moi, j’ai tout repris, tout réécrit, et j’ai fini.Les directions s’étaient affirmées, les détails précisés, l’ensemble amplifié. L’air, les couleurs, les sons s’étaient affûtés. Ce voyage m’avait donné le la, la tessiture pour compléter l’imagination, sans la remplacer. Il m’avait permis de concentrer mes forces sur le fil tendu d’un bout à l’autre du roman.

On rêve les livres puis la réalité vient les ancrer pour finalement les matérialiser.

© Jean-Luc Bertini

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