Quelle a été l'étincelle fondatrice de ce roman ?
Hugo Boris J'animais un atelier d'écriture dans les Pyrénées et j’ai sympathisé avec un glaciologue qui m'a raconté un événement tragique. Un événement que je vais vous raconter pour vous traumatiser aussi, il n'y pas de raison (rires). Une dizaine d'années auparavant, lors d'une formation en sécurité sur glacier, un des encadrants était, contre toute attente, en tee-shirt et non encordé. C'est une chose qu'on ne fait absolument pas sur un glacier. Il a traversé ce qu'on appelle un pont de neige et est tombé dans une crevasse très profonde et très étroite, si bien qu'avec l'énergie de la chute, il s'est encastré dans le biseau de la crevasse. Les secouristes qui sont intervenus racontent que la crevasse était tellement étroite qu'ils ont dû franchir les derniers mètres en retenant leur respiration pour s'amincir au maximum. La chaleur de la victime en tee-shirt a fait fondre la glace autour d’elle, glace qui a aussitôt regelé, jusqu'à incarcérer la victime, comme si le glacier était en train de le digérer vivant. Les secouristes n'ont pas réussi à l’extraire. Cette histoire m'a traumatisé et m’a laissé intranquille. C'est comme ça qu'est né ce roman.
Qu'avez-vous eu envie d'explorer dans ce roman ?
H. B. J'avais envie de parler des hommes, qui ne vont pas très bien en ce moment, et de la crise du milieu de la vie. J'ai donc croisé deux sujets : la haute montagne et la crise de la quarantaine à travers le personnage d'Arnaud. Il traverse cette période de turbulences, cette période où on explore sa personnalité et ce moment où se manifeste la peur de la mort qui, en réalité, est la peur de la vie, de la vie non choisie.
Bon camarade, bon père de famille, Arnaud se révèle finalement être un colosse au pied d'argile.
H. B. Il voit s'effondrer le fantasme de sa toute-puissance. Quand la faille se referme sur la victime, une autre s'ouvre en Arnaud. La victime lui ressemble physiquement, il a comme un effet miroir qui le plonge dans un vertige terrible. Il se dit que n'ayant pas réussi à sauver cet homme, il ne pourra pas se sauver lui-même.
Comment son mal-être va-t-il se manifester ?
H. B. De différentes façons. Il va tout d'abord nier l'évidence et refuser la mort de la victime. Puis il va commencer à avoir tout le temps froid, comme s'il était resté lui aussi au fond de la crevasse. Petit à petit, il va vouloir ressembler à cet homme : il va s'habiller comme lui, faire les mêmes activités, laisser pousser sa barbe et se rapprocher de sa veuve. Pour elle, c'est insupportable.
Comment réagit sa femme Florence ?
H. B. Il y a un malentendu entre eux. Elle renvoie l'image qu'Arnaud n'a pas le droit de flancher et qu'elle va moins l'aimer s'il se montre vulnérable. Mais c'est faux et il va s'en rendre compte un peu tard. Elle va s'avérer beaucoup plus solidaire.
Cela va-t-il avoir des répercussions sur ses enfants ?
H. B. Arnaud n'est clairement pas un homme déconstruit. Il est dans l'ambivalence, une ambivalence qui se traduit à travers ces trois enfants. Il a deux filles et un garçon et voit bien que les temps ont changé. Pourtant une part de lui aimerait que son fils soit plus viril, qu'il roule plus des mécaniques, à l'image du petit ami de sa fille, qu'il déteste pourtant.
Quel a été le principal défi dans l'écriture ?
H. B. J'ai d'abord écrit un résumé de l'histoire pour pouvoir travailler la dramaturgie. Un roman me demande environ trois ans de travail : un an de documentation, un an d'écriture et un an de réécriture. Cette période de construction et de réécriture me permet de resserrer pour garder une tension tout au long du roman.
Pouvez-vous nous expliquer le titre ?
H. B. Ce n'était pas mon premier choix. Mais mon éditrice souhaitait un titre plus incarné, même si le roman n'est pas écrit à la première personne. En même temps, il y a un jeu sur le regard et sur la chute de deux hommes.
Dans son nouveau roman, Hugo Boris explore la notion de courage et de pardon à travers l'histoire d'Arnaud. Secouriste de haute montagne, il a l'habitude de faire face à des situations périlleuses et ses collègues et proches savent qu'ils peuvent compter sur lui. Un jour, il échoue à secourir un homme tombé dans une crevasse. C'est un traumatisme qui le plonge dans une crise profonde et qui fait apparaître chez lui les faiblesses qu'il tentait de cacher. Il s'enfonce dans le déni et alimente le fantasme d'une fusion avec la victime pour essayer de se sauver lui-même. Hugo Boris signe un roman sous haute tension psychologique et aborde des thématiques qui résonnent avec des enjeux contemporains.