Littérature étrangère

L’avoir et l’être au scalpel

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✒ Jean-Marie David-Lebret

(Librairie Lo Païs Draguignan)

Hypocrisie, mensonges, calculs, passions contrariées : avec La Dynastie des Forsyte, John Galsworthy dissèque cinquante ans de vie anglaise à travers une famille bourgeoise prisonnière de son culte de la propriété. Une fresque magistrale, aussi mordante qu'émouvante, d'une modernité radicale.

Il y a des monuments littéraires dont on finit par oublier la puissance. La réédition en trois volumes de La Dynastie des Forsyte nous rappelle avec éclat pourquoi John Galsworthy, avocat devenu « moraliste humanitaire » selon son ami Joseph Conrad, décrocha le prix Nobel de littérature en 1932. Plus qu’une simple saga familiale, cette célèbre trilogie — composée du Propriétaire, d'Aux aguets et d'À louer — est une autopsie féroce de la haute bourgeoisie londonienne, menée de l'ère victorienne aux Années folles avec une élégance qui n'exclut jamais la cruauté.
Tout commence en 1886. Le décor est planté : les Forsyte, tribu de parvenus enrichis par la pierre, ne jurent que par l’accumulation. Au centre, Soames Forsyte, l’homme de loi consciencieux, incarne jusqu’à la pathologie « l’instinct de propriété ». Pour lui, tout s’achète, tout se possède, y compris son épouse, l’énigmatique Irene. Mais la beauté est une vérité libre qui ne se laisse pas mettre en cage. La liaison d’Irene avec l’architecte Bosinney fait voler en éclats le vernis des convenances, déclenchant une onde de choc qui traversera les générations. Comme le souligne Abnousse Shalmani dans sa préface, ce travail d’imagination « broie le réel pour le rendre universel ».
Dans les volets suivants, Galsworthy délaisse la satire pure pour embrasser le mouvement de l’Histoire. On y suit le lent déclin des certitudes britanniques face aux traumatismes de la Grande Guerre. Les enfants, Fleur et Jon, tentent de s’aimer sur les ruines des rancœurs parentales, mais le passé est une créance que l’on finit toujours par payer. L’auteur réussit le tour de force de nous rendre Soames presque pathétique dans sa solitude finale, méditant sur un monde révolu.
Loin de l’imagerie d’un mélodrame suranné, l'œuvre frappe par son acuité. Galsworthy y traite de l’émancipation féminine, du viol conjugal ou de la vacuité du matérialisme avec une force intacte. C’est le portrait clinique d'une société en pleine mutation, où les femmes revendiquent enfin le droit de choisir leur destin. Sous les hauts-de-forme et les robes de soie, le cœur humain reste le seul territoire qui résiste à toute appropriation.
Inspiratrice de la mythique série télévisée de 1967, cette comédie humaine continue de fasciner. C'est ici que réside le génie de Galsworthy : avoir su transformer une chronique de mœurs en une tragédie universelle au cœur de Londres, prouvant que les empires les plus solides se révèlent dramatiquement bâtis sur les fragilités du cœur.