Triptyque

Il n’est pas étonnant que l’auteur des Bienveillantes, roman consacré à l’extermination des juifs d’Europe raconté du point de vue d’un nazi, s’intéresse à l’œuvre de Francis Bacon, peintre d’une condition humaine à jamais déterminée par le souvenir de la Shoah.

Par CATHERINE FLORIAN, Librairie Violette and co, Paris

Un puissant lien unit les deux créateurs : Les Bienveillantes est un premier roman ; la toile inaugurale de Bacon, Trois études de figures au pied d’une crucifixion – qui s’inspire des Euménides (« Bienveillantes » en grec), une pièce d’Eschyle –, a été peinte en 1944 et présentée en avril 1945, au moment où l’on découvrait les camps d’extermination. L’analyse de ce triptyque, format privilégié par Bacon, ouvre l’essai également composé en trois parties. L’écrivain se livre à une étude pointue, selon le principe que « tout ce qui se trouve sur la toile doit être pris en considération ». Ainsi les images récurrentes du parapluie et du trépied, par exemple, forment une syntaxe et une grammaire qui ne doivent pas être lues symboliquement ou métaphoriquement, mais en elles-mêmes, plutôt comme des opérations freudiennes ou des figures de rhétorique. La peinture pense. Il rappelle le rapport étroit entre le langage pictural de Bacon et celui de ses grands prédécesseurs, Vélasquez et Goya, ainsi que celui, ambigu, d’un contemporain : Rothko. Bacon, certes athée, aurait une dette vis-à-vis de l’art chrétien. Car outre ses représentations de crucifixions ou ses portraits de papes, Bacon, qui a rejeté l’abstraction, considère que l’icône, c’est-à-dire littéralement l’image, est garante de vérité. Cependant, représenter le réel relèverait, au moins depuis Manet, de la seule photographie. La vérité, elle, ne peut plus être illusion, mimesis, mais invention, re-création. Elle est profondément artificielle. Bacon ne travaillait d’ailleurs jamais d’après nature. Il utilisait des reproductions, notamment celles de son amant, George Dyer. Son suicide en 1971 est au centre du livre, puisqu’il est aussi au centre de son œuvre. L’ouvrage commence avec un triptyque de crucifixion et se clôt par un très beau développement sur le triptyque À la mémoire de George Dyer. L’ombre de ce dernier s’écoule en une flaque de peinture. Peindre, pour Bacon, était bien la seule façon de donner une forme à l’immense absence de sens de la vie.

Lu et conseillé par :

  • Librairie Violette and co à Paris Catherine FLORIAN