Croire aux fauves

Anthropologue des peuples et des cosmologies arctiques, Nastassja Martin conte, dans ce récit fascinant, sa rencontre avec un ours dont elle sort métamorphosée tout comme le lecteur. Une réflexion singulière et grisante sur l’implosion des frontières entre les mondes.

Par SARAH GASTEL, Librairie Terre des livres, Lyon

Un jour de fin d’été, de retour d’expédition, Nastassja chemine dans les montagnes du Kamtchatka, péninsule à l’extrême est de la Russie, où les volcans poussent comme des champignons. Mue par un besoin de solitude, marchant « tel un fauve sur l’échine du monde », elle s’éloigne de ses compagnons et tombe nez à nez avec un ours. Elle ne l’a pas vu venir, il ne l’a pas sentie. L’ours la mord au visage, à la jambe ; elle le blesse d’un coup de piolet et survit. Pour le peuple Évène, dont elle partage le quotidien depuis de nombreux mois, elle est désormais « miedka », celle qui vit entre les mondes, moitié humaine, moitié ours, lui explique à l’hôpital son ami Andreï qui la somme de pardonner à l’animal qui l’a défigurée. Revenue de cette expérience qui aurait pu lui être fatale, Nastassja Martin raconte avec mordant ses tribulations médicales où ses mandibules sont devenues « le théâtre d’une guerre froide hospitalière franco-russe » et son envie impérieuse de se cacher et de se soustraire aux curieux. Le regard transformé par cette seconde naissance, elle cherche aussi un sens à ce qui s’est passé. Qu’est-ce qui l’a amenée dans la gueule de ce plantigrade ? Qu’est-ce qui pousse nos vies vers l’inattendu ? Et comment se ressaisir de soi-même après une telle épreuve ? C’est ce cheminement qu’elle raconte dans cet inimitable journal de survie aux mille sensations et impressions. Revêtue d’une nouvelle peau et portée par le sentiment de l’inéluctabilité de ce face-à-face, la jeune femme, qui explore depuis des années les confins, s’interroge sur sa place dans le monde et met au jour la perméabilité des frontières humaines et non humaines. À cheval entre deux pôles géographiques, elle invite à « croire aux fauves » et à réinvestir ce lieu qu’est la forêt afin « d’être un vivant parmi tant d’autres, [d’]osciller avec eux ». Après Les Âmes sauvages (La Découverte, 2016), bel essai autour d’un peuple d’Alaska, l’anthropologue donne, dans ce texte troublant comme un conte ancien, un accès intime à cette expérience de l’altérité et recompose une proximité avec les mondes de l’animisme et du rêve que la pensée cartésienne peine à appréhender. Non pas sous couvert d’une certitude absolue mais avec l’intuition que la métamorphose des êtres et des choses est peut-être une clef pour un rapport différent au monde. En ces temps de crise, ce sublime carnet intime et sauvage aux animots limpides et intenses, réveille nos consciences et nos imaginaires endormis.

Lu et conseillé par :

  • Librairie Lo Païs à Draguignan Cyrille FALISSE
  • Librairie Au Brouillon de culture à Caen Valérie BARBE
  • Librairie Hirigoyen à Bayonne Valérie BRILAND
  • Librairie Page et Plume à Limoges Aurélie JANSSENS
  • Librairie Majuscule-Birmann à Thonon-les-Bains Marc RAUSCHER
  • Librairie Masséna à Nice Manon TÉZIER
  • Librairie Nouvelle à Asnières-sur-Seine Martin KNOSP
  • Librairie L'Arbre à mots à Rochefort Valérie SCHOPP
  • Librairie Livresse à Villeneuve-sur-Lot Laurence PAULIAC
  • Librairie Sauramps Comédie à Montpellier Florence ZINCK
  • Librairie Comme un roman à Chatou Léann PERCHEC
  • Librairie La Buissonnière à Yvetot Betty DUVAL-HUBERT