Encre sympathique

Avec son nouveau roman, Encre sympathique, Patrick Modiano nous entraîne au gré des rues parisiennes et d’un passé perdu, dans un voyage mémoriel où le souvenir berce le lecteur et l’entraîne dans une sorte d’enquête. Le temps se distend, l’univers se dilate pour s’évaporer en particules de plaisir.

Par VALÉRIE BARBE, Librairie Au Brouillon de culture, Caen

Retrouver un lieu familier, une atmosphère connue a toujours quelque chose d’apaisant et d’agréable. Un nouveau roman de Patrick Modiano procure souvent cet effet, doux comme l’automne : reconnaître les traces qu’on avait laissé s’inscrire dans le sol, dans le passé, dans le monde. Encre sympathique n’est encore une fois pas en reste dans le fait de susciter l’émotion et nous rappelle combien peut être grand le plaisir de lire. Cette fois, nous sommes conviés à suivre Jean Eyben dans ses souvenirs, et dans une enquête vieille de trente ans qu’il mena pour son employeur de l’époque, un détective nommé Hutte sur la disparition d’une femme, Noëlle Lefebvre. Une « simple fiche dans une chemise à la couleur bleu ciel qui a pâli avec le temps » est le début d’un retour en arrière dans la jeunesse non seulement du protagoniste mais aussi de Paris dans lequel, comme à son habitude, Modiano nous embarque. Des lieux déjà explorés, de roman en roman, qui réveillent nos propres souvenirs de lecture, de la rue Vaugelas à la rue de la Convention, mais aussi à Annecy où Villa triste nous avait déjà menés. Enquête qui n’aboutira pas, mais qui laissera une trace dans la mémoire de Jean, en petites touches discrètes ressurgissant parfois. Prétexte aussi, à explorer autrement des lieux en pleine mutation et des pages déjà évoqués, à revenir sur toute une œuvre et à plonger de nouveau dans l’univers intime et si particulier de l’auteur. Prétexte enfin à une déambulation conjointe de la mémoire, souvent soulignée par une pointe d’humour – le regard sur le jeune homme qu’il était- sans que jamais le récit tombe dans l’évocation nostalgique du passé. Car le propos n’est pas là, mais plutôt dans une réflexion universelle sur les blancs du passé, qu’on a parfois la tentation de combler, en reliant tout ce qui a traversé et construit, à notre insu parfois, une vie, celle de Jean comme la nôtre. Comme toujours chez Patrick Modiano, l’enquête cache une quête de sa propre identité, avec cette fois-ci, cette encre sympathique qui nous éclaire et remplit les pages blanches de nos souvenirs, les moments perdus et ceux retrouvés. D’autant plus que soudain, magie de la littérature et de la narration, la brume se lève, le « Je » devient « Elle » et les souvenirs se dispersent. Ce sera au lecteur de choisir, en maître de lecture, et d’accepter ou non de laisser se reconstituer le passé, car le romancier lui laisse le choix. Ainsi, l’épigraphe de Maurice Blanchot prend tout son sens qui évoque « ce beau hasard que devient alors le souvenir ».

Lu et conseillé par :

  • Librairie Lire en Majuscule à Sarlat-la-Canéda Jean-Luc AUBARBIER
  • Librairie Apostrophe à Chaumont James HUGUENY
  • Librairie Aux Vieux Livres à Châteaugiron Camille HACQUARD
  • Librairie Le Failler à Rennes Véronique MARCHAND
  • Bibliothèque/Médiathèque municipale de Wissous à Wissous Eva BRAYET