Mémoires d’Amérique

John Edgar Wideman, auteur majeur des lettres américaines, lauréat de nombreux prix, notamment du Femina étranger en France, livre ici vingt et une nouvelles tour à tour personnelles, historiques ou politiques qui racontent le monde, passé et présent.

Par ANNE-SOPHIE ROUVELOUX, Librairie L'infinie Comédie, Bourg-la-Reine

Dès la note préliminaire, le ton est posé. Wideman adresse ses vingt et une nouvelles au président des États-Unis qui, « surprise édifiante », pourrait bien être une femme noire le temps qu’elles lui parviennent. L’insécurité règne dans son pays et, surtout, il défend l’idée que l’esclavage est toujours d’actualité. Puis il se tourne vers le passé pour ouvrir son recueil. Derrière les initiales de la nouvelle « JB et FD » se cachent deux abolitionnistes, John Brown et l’Afro-américain Frederick Douglass. Il imagine alors leur échange, ce que l’un aurait pu penser de l’autre et s’intéressera plus tard à l’esclave rebelle Nat Turner. Si la question raciale est présente avec ses figures historiques, elle traverse aussi naturellement l’ensemble des nouvelles. L’auteur navigue entre les époques, observe la cohabitation entre les différentes ethnies de nos jours et étudie d’autres problématiques modernes, en mettant en scène un couple qui regarde et commente la série Downtown Abbey. Quelle quantité de drame devons-nous ingurgiter chaque jour pour être rassasié ? Pourtant, l’horreur est partout. « Hurlements » se déroule dans les rues de New York, un certain 11 septembre 2001. « Mes morts » liste simplement les êtres chers que Wideman a perdus. La nouvelle la plus forte du recueil, « Le pont de Williamsburg », inspirée de photographies prises par un artiste, met en scène un homme sur le point de sauter d’un pont de Brooklyn. Wideman n’épargne jamais son lecteur. Notre monde est âpre, violent. C’est peut-être en nous obligeant à affronter cette donnée frontalement que l’on voit apparaître ce qui est important. Les liens familiaux sont remarquablement mis en scène grâce aux jumeaux de « Matière Noire » ou à travers cette jeune mère qui donne la vie dans « Liens », alors que le Japon s’apprête à bombarder Pearl Harbor. Rien n’est simple ou lumineux. Pourtant, dans « La forme du monde », le narrateur continue chaque matin à s’extasier d’être au monde, avant de s’interroger sur le quotidien des autres locataires de l’immeuble qu’il habite à New York. Tant qu’il y a une curiosité pour l’autre, la vie continue. La difficulté de classer ce livre, à mi-chemin entre fiction et réalité, et l’impression que l’auteur laisse son lecteur libre de son interprétation peut être parfois déroutant. Une chose est sûre, les thèmes évoqués ici – guerre, deuil, solitude – hantent notre inconscient collectif, à tous, et font de ces Mémoires d’Amérique un livre à la portée universelle.

Lu et conseillé par :

  • Librairie Terre des livres à Lyon Sarah GASTEL
  • Librairie L'infinie Comédie à Bourg-la-Reine Anne-Sophie ROUVELOUX
  • Librairie La Librairie Le BHV Marais à Paris cedex 4 Nicolas BERGUERAND