La Vigne écarlate

Bien loin de Fraternels (2016), Vincent Borel renoue ici avec sa passion pour la musique classique. Après avoir dressé les portraits de Lully (Baptiste, 2002) et Wagner (Richard W., 2013), il s’intéresse à Anton Bruckner. Moins connu mais tout aussi brillant, Bruckner avait en lui la folie des grands génies.

Par MARIE-LAURE TUROCHE, Librairie Coiffard, Nantes

« Anton Bruckner compte les feuilles de la vigne vierge depuis le début septembre […]. La liane n’a cessé de changer de couleur, passant du vert tilleul au jaune safran puis au rouge écarlate tandis que les jours rapetissaient. » Vincent Borel commence par nous présenter un vieil homme. Il est au crépuscule de sa vie et sa santé décline sérieusement. Son obsession, son ultime prière à ce Dieu qu’il adore sera d’achever sa 9e symphonie (qui sera en fait sa 11e). Anton Bruckner a été formé dans le très sévère monastère de Saint-Florian, en Autriche. C’est dans ce lieu qu’il est tombé amoureux de l’orgue. Homme peu banal, sa musique le sera tout autant. Il est capable d’improviser des fugues même s’il se méfie des élans spontanés en musique. Il est d’ailleurs connu pour remanier encore et encore ses symphonies. Il a joué dans les endroits les plus incroyables, sur les orgues les plus mythiques : celui de la basilique de Saint-Epvre à Nancy, au Royal Albert Hall à Londres ou encore à Notre-Dame de Paris. Il a forcé l’admiration de Gounod, Saint-Saëns et Brahms (même si pour ce dernier, cela a pris plus de temps). Ses élèves, ses Gaudeamus dont faisait partie un certain Gustav Mahler, l’ont vénéré jusqu’à la fin. Lui-même était un grand admirateur de Richard Wagner. Il idolâtrait le maître comme il idolâtrait Beethoven. Mais Anton Bruckner était très controversé. Il possédait de nombreux TOC et la folie n’a jamais cessé de le guetter. Asocial, voire méprisant, se moquant des conventions (surtout vestimentaires), il possédait un appétit pantagruélique et une descente tout aussi impressionnante. Pourtant, cet homme qui aimait la bonne chère et la musique n’aura jamais connu les plaisirs charnels. Son éducation catholique et un acte manqué durant l’enfance en seraient les causes. Il ressort de ce roman une sensualité étonnante : musique, ferveur et frustration. Tous les sens sont convoqués : de la bouche au toucher, le corps est extrêmement présent. On pourrait presque parler d’animalité. Et l’on passe de la sensualité à la spiritualité car c’est ainsi qu’était Anton Bruckner : un homme de chair et de sang en contradiction avec un mysticisme exacerbé. Il ira jusqu’à serrer entre ses mains le crâne de Beethoven afin de se connecter avec lui. Merci à Vincent Borel d’avoir réhabilité avec talent ce génie méconnu, cet homme complexe et curieusement fascinant.

Lu et conseillé par :

  • Librairie Page et Plume à Limoges Aurélie JANSSENS
  • Librairie Coiffard à Nantes Marie-Laure TUROCHE
  • Librairie Au Brouillon de culture à Caen Valérie BARBE