Entretien avec ALAIN MABANCKOU

Robin des bois des Tropiques

Petit Piment raconte l’histoire d’un jeune orphelin de Pointe-Noire, qui vit dans une institution catholique. Arrive soudain la révolution socialiste, qui balaie tout, et Petit Piment en profite pour s’évader avec deux frères jumeaux. Ils vont jusqu’à Pointe-Noire, tout en vivant de petits larcins.

Par NATHALIE IRIS, Librairie Mots en marge, La Garenne-Colombes

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Entretien avec Alain Mabanckou à l’occasion de la sortie de son roman Petit Piment, Ed. Seuil.

 

Page — Dans votre roman, le personnage est, au début du livre, un garçon qui vit dans un orphelinat. Pouvez-vous nous présenter Petit Piment ?
Alain Mabanckou — Je vais essayer de vous résumer l’histoire de cette personne, Petit Piment, mais vous savez bien qu’il ne faut pas faire confiance à un auteur pour raconter, car nous, les auteurs, nous racontons de manière souvent plus technique que narrative. Mais enfin… En 2013, j’ai publié Lumières de Pointe-Noire (Points), qui était un autoportrait fait par mon entourage et qui me définissait ; c’était un livre de l’absence, de l’arrachement à ma mère. Pendant que je faisais ce voyage pour écrire le livre, je sentais qu’un autre roman, celui de l’orphelin, pouvait naître (je suis moi-même orphelin de père et de mère). Par ailleurs, j’avais rencontré beaucoup de personnes qui me disaient qu’elles voulaient figurer dans mon livre. C’est ainsi que Petit Piment est né. Petit Piment est au départ un garçon plutôt atypique. Orphelin, il décrit son existence depuis l’orphelinat, jusqu’à ce qu’il s’en échappe avec deux acolytes pour se retrouver à Pointe-Noire et devenir en quelque sorte le Robin des Bois des tropiques. Derrière les aventures de Petit Piment, j’essaie de regarder autrement la question de l’Histoire, de la politique, de la société au Congo et dans l’Afrique contemporaine, et peut-être même jusqu’en Europe, puisque des liens forts existent entre ces deux continents. Petit Piment est un personnage qui existe (même si j’ai mis du roman à l’intérieur ; lorsque j’ai côtoyé le personnage réel, il m’avait dit qu’il était plus à l’aise en personnage de roman que comme témoin de la vie réelle).

P. — Vos livres contiennent toujours beaucoup d’humour, de drôlerie, de tendresse, derrière les thèmes « sérieux » qu’ils abordent ; pouvez-vous nous parler de la place de l’humour dans votre écriture ?
A. M. — L’humour fait partie de ma nature. Je n’aime pas avoir l’air sérieux, même quand c’est grave. C’est ma famille qui m’a appris ça. Je suis fasciné par les fables de La Fontaine, d’ésope, par les caricatures, par tout ce qui peut me donner un éclat de rire. C’est par l’éclat de rire que, souvent, les larmes viennent.

P. — Votre roman est très imagé, il fourmille d’anecdotes, d’histoires cocasses, et aussi de rebondissements très abrupts, comme au début du livre, l’arrivée du communisme à l’orphelinat. Je suppose que cela s’est passé comme ça dans la vraie vie ?
A. M. — Oui, c’est une situation qu’a connue l’Afrique entière. Du jour au lendemain, la religion a été remplacée par le communisme, sans transition, de manière brutale. En l’occurrence, à l’orphelinat, on n’a même pas dit aux enfants ce qui était arrivé. Un jour, ils ont vu que la voiture du curé avait été remplacée par le drapeau communiste, hissé tous les matins. C’est dans cet univers qu’a vécu Petit Piment et c’est de cette manière qu’il va vivre, selon les circonstances. Il s’échappe de l’orphelinat avec la complicité de deux jumeaux et tous les trois commencent une vie de petits bandits, jusqu’à ce que cette existence devienne de plus en plus compliquée.

P. — Arrivé à Pointe-Noire, Petit Piment est recueilli par une certaine Maman Fiat 500. Qui est-elle ?
A. M. — Au Congo, on peut ainsi recueillir n’importe quel enfant qui traîne dans la rue, c’est assez courant. Petit Piment, arrivé à Pointe-Noire, se promène dans le Quartier 300 (on l’appelle comme ça parce que c’est un quartier de prostituées, où la passe coûte 300), et il propose son aide à une femme qui est chargée de sacs. C’est Maman Fiat 500, qui « règne » sur dix filles et qui va proposer à Petit Piment de venir vivre avec elles. Petit Piment est très content, c’est le seul homme de la maison à part les clients. Il se sent protégé. Et lorsqu’il perd tout ce monde, son esprit se brouille et cela va peut-être le pousser à devenir un personnage dangereux pour tout le monde…

P. — Parmi les thèmes abordés, il y celui de l’esclavage, de la couleur de peau, des thèmes dont vous parlez souvent. Il y a notamment une femme, une Cubaine, qui, elle, est métis.
A. M. — Oui, le métissage était perçu comme quelque chose de supérieur par rapport au fait d’être noir, mais il s’agit d’une supériorité extérieure. C’est vrai pour cette femme : elle se vante d’avoir du sang blanc, mais à l’intérieur d’elle-même elle n’est pas en accord avec ça. Cela lui rappelle finalement l’esclavage, thème qui traverse effectivement tous mes livres.

Sélection prix du Style 2015 et Fête du livre du Var 2015

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