Entretien avec GEORGE STEINER

George Steiner  

Retour sur un entretien réalisé par Marianne Rubinstein, que nous avions publié dans nos pages en 2005.

 

« Croire au désastre avec bonheur »

 

C’est à Cambridge, chez lui, que George Steiner m’a reçue pour évoquer ses deux derniers livres : Une certaine idée de l’Europe (Actes Sud) et Dix Raisons (possibles) à la tristesse de la pensée (Albin Michel). Une journée éclairée par sa réelle — et lumineuse— présence.

Par MARIANNE RUBINSTEIN, Pigiste ,

Marianne Rubinstein — Dans Une certaine idée de l’Europe, vous définissez l’Europe par cinq axiomes: les cafés, le paysage à échelle humaine, les lieux chargés de mémoire, le double héritage d’Athènes et de Jérusalem et la conscience aiguë de sa propre fin. Comment se sont-ils imposés ?
George Steiner — L’Europe des langues, l’Europe de l’Histoire, l’Europe d’un avenir incertain sont la substance même de mon être, de ma pensée, de mon travail. Je dédaigne totalement les passeports et j’ai le nationalisme en horreur. Mon identité est nourrie de la mémoire d’une Europe morte, largement éteinte après 1914 : celle du grand humanisme de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Et les cinq motifs de cet essai ressortent de la vie vécue d’un européen qui s’interroge sur l’avenir de l’Europe.

MR — Vous dites que « votre Europe » est morte en 1914. N’est-ce pas plutôt en 1939 ? Dans Les Logocrates, vous racontez la visite que vous faites à votre père malade, à New York, au début des années 60. Deux universités américaines vous offrent alors une chaire de littérature comparée et vous exposez à votre père leurs avantages respectifs. Il vous écoute avec courtoisie puis lâche, après un long silence : « Quelle tristesse que Hitler ait gagné ! », voulant dire par là queHitler avait juré que l’Europe serait Judenrein, donc sans aucun Steiner. Vous déclinez alors ces deux propositions pour rentrer en Europe. Vous êtes né en 1929. Votre père, pressentant la catastrophe, a-t-il voulu faire de vous « le dernier Viennois » ?
GS — Oui, mais au lieu de Vienne, je dirais plutôt l’Europe centrale et l’Allemagne. La musique européenne, Goethe et Schiller étaient des présences quotidiennes dans notre maison. Avant 1939, c’était déjà la pénombre. Mes premiers souvenirs sont dominés par la voix terrible de’Hitler dans le poste TSF. Mon père savait, presque dans le détail, ce qui allait arriver. Il avait prévu que Hitler était en marche et qu’il viendrait conquérir la France. Cela dit, même après 1945, il y avait encore une vie posthume d’une très grande culture en Europe. C’est depuis lors que s’accélère le grand collapse spirituel. Mais le pire n’est jamais certain et il existe, peut-être, des contre-courants très intéressants. Je ne suis pas spenglerien, il n’y a pas de déterminisme absolu qui condamne les valeurs européennes à l’anéantissement. Mais il faut faire attention. Valery dit avec raison qu’après 1918, nous savons que toutes les civilisations sont mortelles.

MR — À ce propos, j’ai le sentiment que la conclusion de votre essai est d’un optimisme un peu forcé.
GS — Votre impression est juste. Si on nous avait dit que 50 ans après Auschwitz, il y aurait le Kosovo et les massacres dans les Balkans ! Les haines raciales sévissent à travers l’Europe, l’antisémitisme remonte par vagues et l’Europe ne s’en défend pas. Certains intellectuels flirtent même avec la haine. Mais il y a aussi des miracles. L’année dernière, au grand festival rock de Glastonbury, a été joué le dernier acte de la Walkyrie devant 110 000 jeunes qui ne savaient pas, pour beaucoup, ce qu’était un opéra. Ils écoutaient, sidérés. Vint le moment où Wotan dit adieu à sa fille. 110 000 personnes se mirent à agiter leurs deux bras dans le geste rock, le salut adressé aux rock stars. Ils avaient tout compris. Ils avaient saisi LE moment. C’était inouï. J’en avais les larmes aux yeux.

MR — Dans ce « fascisme de la vulgarité » — l’expression est de vous — il y a donc la place pour des moments de grâce ?
GS — Exactement. Et j’attends toujours qu’elle ne devienne pas disgrâce mais grâce plus grande encore. Sinon, comment oser être professeur ? Pour enseigner, il faut être un « malade de l’espoir ». La plus grande condescendance envers l’élève consiste à ne pas lui enseigner ce qui le dépasse, à ne pas viser trop haut. Honorer l’enfant, c’est exiger de lui ce qu’il croit ne pas pouvoir fournir. On peut faire des choses merveilleuses avec les enfants. D’abord, un enfant apprend les langues avec une facilité éblouissante. Ensuite, les mathématiques : ils dominent la pensée depuis Galilée. Mais si on les enseigne mal, l’enfant les prendra en haine. Enfin, il faut restaurer l’apprentissage par cœur. Personne ne peut vous enlever un poème su par cœur, il grandit en vous et vous grandissez avec lui. Une école qui renonce au par cœur, à l’apprentissage précoce et vivant des langues et à un bon enseignement en mathématiques condamne l’enfant à une grisaille de l’âme. C’est là qu’il faut lutter.
D’autre part, il faut avoir l’optimisme de la catastrophe. Je l’ai abondamment. Il se pourrait que surviennent de très graves crises en Occident (crise économique, terrorisme nucléaire, pandémies, etc.) et que ceux qui survivent se souviennent alors des grandes valeurs. Après la destruction du second temple, en 70, le rabbin Aqiva s’enfuit avec une petite dizaine de disciples. Les disciples, désespérés, s’arrachent les cheveux, hurlent que Jérusalem est perdu, que c’est la fin. Le rabbin leur répond avec calme : « J’ai avec moi un exemplaire de la Torah, ça ne vient que de commencer. » Au moment où il agonise, Socrate chante des vers, après une vie de dialectique et de philosophie. Nietzsche dit qu’il faut danser la vérité. On a été si gâtés — au sens étymologique, qui veut dire aussi « pourrir » — par l’accès immédiat à toutes les jouissances esthétiques, qu’il est peut-être temps d’un certain rationnement de bonheur. Et là, je suis optimiste, cela peut venir. Il faut croire au désastre avec bonheur. Je vis avec certaines anecdotes : le Seigneur Dieu, qu’Il soit loué, en a marre. Il décide qu’il faut en finir. Dans dix jours, ce sera le Déluge, annonce-t-Il, et cette fois-ci, sans arche de Noé. Le pape transmet la nouvelle aux fidèles : « On va prier, se pardonner nos péchés, rester avec nos familles et attendre la fin dans la louange de Dieu. » Les protestants disent : « On va régler nos dettes, équilibrer nos comptes, rester avec nos familles et attendre le jugement de Dieu. » Le rabbin dit : « Dix jours ? Mais c’est plus qu’il n’en faut pour apprendre à respirer sous l’eau. » Cette anecdote est un de mes talismans, je vis avec elle. J’adore ma maison, mon jardin, mais à tout moment, je suis prêt à les quitter. Imaginons que, par malheur, je doive aller à Oulan-Bator pour survivre. Primo, je commencerais par apprendre le mongol. Cela me ferait un bien immense car je suis devenu paresseux. Deuxio, mon premier job serait minable mais j’ai suffisamment d’arrogance pour penser que le suivant serait meilleur. Tout est intéressant. Nietzsche, notre maître de courage, dit que ce qui ne nous tue pas nous fait du bien. Comment peut-on s’ennuyer alors qu’il y a tout à apprendre ? Quand je me lève le matin, je prends au hasard un paragraphe dans un livre, en anglais, allemand, français ou italien et je le traduis dans les trois autres langues.

MR — Cela vous prend combien de temps ?
GS — Si tout va bien, vingt minutes. J’adore prendre quelques mots de René Char. Char va au cœur de toutes les langues. Comment peut-on s’ennuyer ? L’enfer, le véritable huis clos se trouve dans l’accidia — cette maladie de l’âme où plus rien n’a d’intérêt. L’enfer, ce n’est pas les autres mais soi-même. Monsieur Sartre a fait un très beau mot d’esprit mais il est faux.

MR — La chance de l’Europe résiderait donc dans moins de prodigalité et de richesse matérielle ?
GS — Oui. Qui y a-t-il de merveilleux en Europe ? Vous me mettez un bandeau sur les yeux et, tous les vingt kilomètres, je sais où je suis : l’odeur est différente, l’eau chante autrement. L’infinie richesse de l’Europe doit être défendue de la standardisation linguistique, industrielle et commerciale. Et si vous me demandez pourquoi je suis sûr de ne pas aller au paradis, je vous répondrais : parce que j’y suis déjà allé. C’est quoi, le paradis ? Il est six heures de l’après-midi, on est assis dans la Galleria de Milan, un billet pour la Scala dans la poche, une glace noisette-chocolat devant soi et sur la table, Le Monde, la Stampa et le Frankfurter. Voilà le paradis, celui de Stendhal et de l’Europe. C’est tout ce que l’Amérique ne peut offrir.

MR — Passons, si vous le voulez bien, à Dix Raisons (possibles) à la tristesse de pensée. Inaugurez-vous quelque chose de nouveau avec ce texte ?
GS — Oui, j’en ai la conviction. Le merveilleux romancier et essayiste italien Claudio Magris a dit que c’était la première fois qu’on transformait la logique rigoureuse en poème. J’espère que ce texte incarne une certaine poétique de l’argument. On l’a aussi comparé avec une fugue, celles de Bach étant un de mes points de référence intérieurs. Après plus d’un demi-siècle d’activité — professeur, écrivain, essayiste, romancier —, j’ai des doutes croissants face aux limites de la pensée. C’est un livre court. S’il avait été plus long, il aurait incorporé le récit de mon incapacité à faire des sciences exactes. J’ai vécu entouré des princes de la science — d’abord à Princeton puis à Cambridge. Toujours m’a frappé la différence entre leur joie et notre tristesse. Nous regardons derrière nous, ils regardent devant, vers l’horizon qui s’éloigne mais reste à portée de leurs rêves et de leurs ambitions.

MR — Votre panthéon a trois dimensions : le texte, littéraire ou philosophique, la musique et les mathématiques. Ce livre est-il un hommage simultané à ces trois langages ?
GS — C’est exact. J’atteins ma soixante-seizième année, un âge propice aux bilans. Et s’il est honnête, ce bilan doit inclure certaines déceptions. Le critique, le professeur, le commentateur, n’est pas le créateur. Dans ma vie, j’ai eu le privilège immense d’être le postier, celui qui porte les lettres et vérifie qu’elles arrivent dans les bonnes boîtes. Ce n’est pas moi qui les ai écrites. Alors j’aurais dû mieux faire — should have done better, comme on peut le lire sur les carnets scolaires en Angleterre. À la fin de sa vie, il faut être reconnaissant pour ce que l’on a partagé et lucide envers soi-même. On pourra écrire sur ma tombe inexistante : « Il aurait dû mieux faire. » Je m’interroge donc sur les limites de la pensée. Qu’est-ce qui nous empêche de mieux faire ? Nous n’avons pas encore commencé à savoir penser, dit Heidegger. En attendant, on aurait dû mieux faire.

MR — Il y avait, dans Errata, toute la modestie d’un bilan sans concessions. Vous explorez là d’autres territoires.
GS — J’ai l’impression qu’aujourd’hui, je peux me permettre certaines expériences formelles. Le livre est en édition bilingue. Et la qualité de la traduction est telle — celle de Pierre-Emmanuel Dauzat — que les deux langues se parlent et le livre lui-même devient l’illustration d’un échange toujours incomplet, d’une pensée qui ne se livre jamais totalement : même la plus belle des traductions n’est pas un fac similé de l’original.

MR — Établissez-vous une hiérarchie entre ces dix raisons ?
GS — Je ne l’ai pas vu ainsi, mais plutôt comme un décaèdre, une construction géométrique à dix facettes avec un seul centre : la pensée. En toile de fond, il y a la remarque mystérieuse du philosophe Schelling qui attache à la vie humaine une tristesse foncière, inéluctable. Cela m’a donné le point de départ de l’argument.

MR — Cette symétrie des dix raisons est-elle en contrepoint de la dissymétrie des 5 motifs dans Une certaine idée de l’Europe où vous mettez sur le même plan les cafés, la marche à pied et le double fondement, judaïque et hellénique, de la culture européenne ?
GS — J’espère que je sais encore me taquiner moi-même ! Le manque total d’humour envers soi-même des mandarins français m’horripile. La force d’une grande pensée porte avec elle une sorte de fardeau, d’incompletion. Elle prend souvent la forme du fragment, de l’aphorisme chez Pascal ou chez Nietzsche. Adorno dit que le complet, c’est le mensonge. C’est une remarque provocatrice et intéressante. L’écharde, le fragment captent-ils l’essentiel ? À la fin de sa vie, devant la Sainte-Victoire, alors qu’il crée chef-d’œuvre après chef-d’œuvre, Cézanne dit : « Je n’ai jamais saisi la totalité de mon motif. » De nombreux chefs-d’œuvre du XXe siècle sont fragmentaires.

MR — Dans ces dix raisons, il n’y a donc pas de prétention à l’exhaustivité ?
GS — Tout à fait.

MR — Dans les deux livres, on trouve l’expression « gravité enjouée ». Cet oxymore décrit-il votre pensée ?
GS — Dans Platon, on trouve le moment où Socrate explique aux convives, déjà ivres, qu’il n’y a pas de différence entre la tragédie et la comédie. Le lendemain, les convives ne se souviennent plus de cette magnifique démonstration qui nous est perdue pour toujours.

Une bibliographie sélective de George Steiner :
Langage et Silence, Le Seuil, 1969.
Après Babel, une poétique du dire et de la traduction, Albin Michel (nouvelle édition entièrement refondue), 1998.
Le Transport de A.H., Julliard/Âge d’homme, 1981.
Les Antigones, Gallimard, 1986 (Folio essais n° 182).
Dans le château de Barbe Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture, Gallimard, 1986 (Folio essais n° 42).
Réelles présences, Gallimard, 1991 (Folio essais n° 255).
Passions impunies, Gallimard, 1997 (Folio essais n° 385).
Errata, récit d’une pensée, Gallimard,1998 (Folio n° 3430).
Grammaires de la création, Gallimard, 2001.
Les Logocrates, L’Herne, 2003.
Maîtres et disciples, Gallimard, 2003.
Éloge de la transmission, entretien avec Cécile Ladjali, Albin Michel, 2003.

Enfin, un Cahier de l’Herne George Steiner, sous la direction de P.-E. Dauzat, est paru aux éditions de L’Herne, 2003.