Le liseur

François Busnel s’est imposé comme l’un des passeurs incontournables de la scène littéraire française. Quel regard ce lecteur infatigable porte-t-il sur le monde du livre, ses acteurs, à commencer par les libraires qu’il promeut chaque semaine dans son émission La Grande Librairie ? Alors que vient de paraître le numéro 12 de la revue America, nous avons souhaité lui donner la parole.

Par STANISLAS RIGOT, Librairie Lamartine, Paris

Alors que les actualités annoncent un regain de tension entre l’Iran et les États-Unis, le nouveau numéro d’America titre avec un art de la prescience : « L’Amérique aime-t-elle la guerre ? ». Et une fois encore, la revue impressionne, autant par son nouveau casting cinq étoiles (Don Winslow, Margaret Atwood, James Ellroy…) que par son contenu et son esthétique. Malgré l’arrêt programmé de l’aventure America avec les prochaines élections présidentielles américaines, la reuve apparaît plus vivant que jamais.

 

PAGE — Pouvez-vous nous rappeler quel était le projet initial qui a donné naissance à la revue America en 2017 ?
François Busnel — J’ai créé America en quelques heures avec mon ami l’écrivain et journaliste Éric Fottorino. Nous parlions de la sidération dans laquelle l’élection de Donald Trump avait plongé le monde entier : en novembre 2016, il faut rappeler que personne ne voyait venir Trump. Tous les experts, sans aucune exception, expliquaient que Trump ne pouvait pas être élu, qu’Hillary Clinton avait déjà gagné. Or, cette parole des experts (qui sature l’espace public et médiatique) me semblait contredite par celle des romanciers : les écrivains américains qui racontent l’Amérique d’aujourd’hui insistent tous sur le ressentiment, l’amertume, la difficulté à vivre correctement depuis la grande crise de 2008. Ils étaient plus nuancés et envisageaient la possibilité que beaucoup d’États votent pour Trump, y compris les États traditionnellement démocrates. Sur le plateau de La Grande Librairie, quelques mois plus tôt, John Irving évoquait « les États-Désunis d’Amérique » et Tom Wolfe, que je suis allé voir à New York une semaine avant l’élection, m’a dit : « Trump est un personnage de roman. Il est totalement incontrôlable. Il sera élu et ça va être passionnant ! Si j’avais ton âge, je suivrais attentivement son mandat ». J’ai proposé à Éric de créer un journal et il a immédiatement accepté. Nous avons trouvé le titre, le format et la périodicité au cours de la conversation et il n’y a eu qu’à envoyer quelques emails aux écrivains américains qui tous ont répondu présents, Toni Morrison, Colum McCann et Paul Auster en tête.

P. — Si vous deviez résumer ces trois années ?
F. B. — Je ne sais pas résumer, désolé ! Je me sens inapte à la pensée résumée, exprimée en 240 caractères (je n’utilise ni Twitter ni Facebook) : le résumé de ces trois années, ce sont les douze numéros d’America, un par trimestre depuis trois ans.

P. — Avec la rédaction, dans quel état d’esprit abordez-vous cette cruciale année 2020 ?
F. B. — Très excités ! Rien n’est prévisible, tout peut arriver. On n’a jamais connu de moment aussi passionnant dans la politique américaine depuis… longtemps. Et les écrivains américains le sentent, qui sont de plus en plus tournés vers l’Histoire et la société américaine.

P. — Parallèlement vous poursuivez l’aventure de La Grande Librairie qui s’est imposée comme la principale émission prescriptrice de livres en France. Cette année encore avec le succès de « Si on lisait… à voix haute ! », vous montrez que l’émission ne s’endort pas sur ses lauriers. Que nous réservez-vous pour la suite ?
F. B. — Je suis si heureux que vous me disiez que LGL est la principale prescription de livres en France ! C’est la raison pour laquelle je me bats tous les mercredis : donner envie aux téléspectateurs de devenir des lecteurs et d’aller acheter leurs livres dans les librairies indépendantes. La suite ? Je ne sais pas. Vous savez, je ne fais pas de projets. John Lennon disait : « La vie, c’est le truc qui passe pendant que tu fais des projets ». Depuis que j’ai découvert cette phrase, à 18 ans, je ne fais aucun projet : j’attrape la vie et je la dévore du mieux que je peux. C’est le meilleur moyen pour que les choses arrivent. Je les provoque parfois parce que je suis plein d’envies, bombardé de désirs, percuté par des idées. Je tente de saisir le « kairos », le bon moment. La vie, c’est des rencontres. Je n’avais pas prévu de présenter LGL, de réaliser des films documentaires sur Philip Roth ou Jim Harrison, ni de diriger Lire ou les pages livres de L’Express (jadis) et encore moins de revenir à France Inter en février prochain pour une chronique hebdomadaire, tous les jeudis, à 18h, dans l’émission Un jour dans le monde : Laurence Bloch me l’a proposé entre Noël et le jour de l’An et j’ai accepté parce que j’adore cette radio et que cette chronique sera un exercice nouveau. La suite ? Ce sera quelque chose de totalement inédit, que je n’ai jamais fait auparavant, c’est la seule chose dont vous pouvez être sûr !

P. — Chaque semaine, dans l’émission, dans une séquence au montage des plus détonnant vous mettez en lumière des libraires : quel regard portez-vous sur la profession ?
F. B. — Si je n’étais pas journaliste, je serais libraire. C’est le métier que je voulais faire quand j’avais 10 ans, puis j’ai découvert le journalisme. Le libraire est le poumon de ce pays. Ma vie a changé grâce aux libraires qui m’ont fait découvrir tel ou tel livre. Pour moi, une librairie n’est pas seulement un lieu où on vend des livres, c’est un espace de lien social. C’est le plus beau lieu pour se ressourcer : il suffit de choisir un livre ou de se laisser recommander un livre pour être quelqu’un d’autre, partir ailleurs, vivre d’autres vies que la sienne… Rien ne remplace la librairie.

P. — Pensez-vous que le livre se porte bien en France ?
F. B. — On aime bien se plaindre, en France, donc on a coutume de dire que « c’était mieux avant », que le livre se porte mal, etc. Mais c’est à peu près aussi vain que de se plaindre de la pluie parce qu’elle mouille ! Il y a des années meilleures que d’autres, voilà tout. Je voyage beaucoup et je peux vous dire que le monde entier admire et envie le réseau de librairies françaises, un pays dans lequel vous pouvez trouver plusieurs librairies indépendantes dans une ville, parfois un village. Il y a trop de livres, dit-on souvent. Mais tant mieux ! À nous, vous, moi, de faire notre choix, donc d’exercer ce qui s’appelle la liberté.

P. — Connaissiez-vous la revue Page des libraires ?
F. B. — Oui, bien sûr. Je suis très attentif aux choix littéraires des libraires. Cela m’inspire parfois des plateaux et il m’est souvent arrivé de lire un livre parce qu’un libraire me le recommandait. Cette revue est absolument nécessaire. Elle est le trait d’union indispensable entre votre profession, les libraires, et les écrivains – et même les saltimbanques de mon espèce. Merci Page !