Entretien avec KEVIN POWERS

«Le monde se fit douleur. La douleur devint monde.»

Révélé en 2012 avec le fabuleux Yellow Birds (Stock et Le Livre de Poche) qui racontait le retour d’un soldat de la guerre d’Irak, Kevin Powers explore, dans L’Écho du temps, la guerre de Sécession, laboratoire de violence sur lequel se sont construits les États-Unis. Vertigineuse et poétique, une épopée au cœur de la psyché américaine.

Par SARAH GASTEL, Librairie Terre des livres, Lyon

GRAND PRIX DE LITTÉRATURE AMÉRICAINE
La violence est le mode par défaut de l’humanité, sa nature intrinsèque. C’est ce qu’écrit avec fracas Kevin Powers dans ce deuxième roman qui met en lumière la guerre civile américaine dans l’État de Virginie et ses échos dans le temps, un siècle plus tard, en pleine ségrégation raciale. Dans ce texte, où la beauté est le commencement de la terreur, l’auteur américain excelle à mettre en mots une Amérique déchirée. Hommes, femmes, esclaves, propriétaires, soldats et brigands, chacun conte son existence bouleversée par les soubresauts historiques. Et la façon dont la guerre fait ressortir le pire en eux. De son écriture singulière qui sonde, le temps d’une accalmie, les cœurs meurtris, Kevin Powers raccommode avec grâce, tendresse et fureur des âmes errantes qui croient un moment à la possibilité d’un amour. Un roman incandescent et virtuose sur l’identité, l’énigme des origines et les souffrances intégrées à toute histoire.

 

PAGE — Dans L’Écho du temps, nous plongeons en pleine guerre de Sécession. Pourquoi avoir investi le champ de bataille le plus emblématique de la littérature américaine, qui continue à fasciner nos imaginaires aujourd’hui ?
Kevin Powers — Étant originaire de Richmond en Virginie, capitale un temps des Confédérés du Sud pendant le conflit, ce choix est totalement lié à l’endroit où j’ai grandi, à mon enfance. Et parce que j’ai fait la guerre en tant que soldat, en rentrant chez moi, j’ai eu une nouvelle vision de la guerre qui avait eu lieu sur mes terres natales. Ce roman, c’était l’occasion d’aborder d’une façon nouvelle les histoires qu’on m’avait racontées sur la guerre civile quand j’étais jeune. Les effets de ce conflit sont encore très aisément identifiables, les lignes régionales sont très claires, c’est le bien contre le mal en fait. Cette guerre de Sécession a déterminé le genre de pays que nous serions. C’est une histoire sur qui nous sommes et d’où nous venons ainsi que sur notre héritage de violence. C’était une façon de réfléchir à ses répercussions dans le temps car ce passé est en lien avec les problèmes avec lesquels l’Amérique a affaire aujourd’hui. Cela montre la fragilité de toute civilisation, n’importe où en fait, cette guerre-là montre ça.

P. — Contrairement à Yellow Birds, dans lequel on devine une intimité avec l’histoire racontée, comment avez-vous abordé cette période historique ? Et selon-vous, est-ce que la fiction peut capter plus de vérités que l’Histoire ?
K. P. — J’ai passé beaucoup de temps à faire des recherches dans les bibliothèques, à lire, à aller dans les endroits dont je parle dans le roman et j’ai progressivement trouvé la meilleure façon possible de raconter cette histoire à travers plusieurs voix et plusieurs personnages. Par rapport à Yellow Birds, où c’est la première personne qui est utilisée, il y a une perspective différente dans la narration de ce roman où les chants de plusieurs personnages se répondent dans le creux d’un regard omniscient. Et la fiction peut justement donner à regarder plus facilement la vie d’un individu, contrairement à l’Histoire qui permet de voir des forces plus grandes en jeu. Elle peut vous donner la texture de la vie telle qu’elle se déroule.

P. — Justement, alors que vous mettez en scène de nombreux personnages emblématiques du Sud, la narration est loin d’être calcifiée. La délicatesse avec laquelle vous mettez à nu leur intériorité est juste sidérante. On a comme l’impression que l’humain prend le pas sur la dimension politique !
K. P. — Je voulais raconter un endroit tout en voyageant entre des individus différents, passer d’une grande échelle à une petite échelle, parce que pour moi la violence, c’est quand même l’une des façons dont on entre en relation avec l’autre. Je ne vois pas comment m’intéresser à la politique et à la violence si ce n’est à travers les gens. D’ailleurs, le personnage de Georges constitue le centre du roman, le livre, c’est son histoire principalement.

P. — Mais pourquoi donc faire d’un Français le pire personnage du livre ?
K. P. — La plantation dont je parle dans le roman a réellement existé et son propriétaire avait un nom français. Ce personnage de Levallois m’a permis de parler de Nantes et de montrer que tout est connecté, que l’esclavage est global. Ce n’est pas seulement symptomatique du Sud des États-Unis.

P. — À chaque page, la nature est omniprésente aussi bien pour décrire le cadre environnant que les émotions intérieures. Il y a aussi tout le passage sur l’exploitation forestière où Georges travaille. Que dit cette relation de l’homme à la nature dans votre roman ?
K. P. — En fait, elle permet de m’interroger, de soulever cette question : jusqu’à quel point les problèmes de l’humanité ne sont-ils pas liés à notre relation avec la nature ? On ne peut pas aller en arrière mais je me demande si notre insatisfaction permanente ne serait pas liée à ce que nous avons fait à la nature.

P. — À la lecture, j’ai été frappée par l’image récurrente de la maison détruite. Que souhaitiez-vous dire à travers ce leitmotiv ?
K. P. — Je voulais évoquer la difficulté de trouver un chez-soi mais surtout je souhaitais montrer notre arrogance à croire que ce que nous construisons va durer et la manière dont ce mode de vie affecte la façon dont on se traite les uns et les autres. Or il ne perdurera que la nature.
 

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