La belle mesure de la terre

Ils partent pour éprouver dans leur chair « la percussion du monde », s’immerger dans la lenteur, la gravité, se rapprocher du plus profond de leur être, remonter l’échelle du temps, renouveler les images intérieures qui infuseront dans leur mémoire, au retour. Enfin « ceindre la terre » !

Par MARIE HIRIGOYEN, Librairie Hirigoyen, Bayonne

C’est d’une contrainte presque oulipienne qu’est né le projet de Christian Garcin et Tanguy Viel : un tour du monde sans avion en trois mois dans l’hémisphère Nord entre le 35e et le 55e parallèle, toujours vers l’Ouest, depuis Marseille. Rejetant absolument l’étiquette d’écrivains-voyageurs, de baroudeurs ou d’aventuriers, ils apprivoisent à leur rythme la dilatation des jours et des nuits, « le temps vide de la mer », à bord d’un gigantesque porte-containers. Cap sur New York puis traversée du pays où ils seront frappés par la présence en creux des peuples amérindiens dont la langue, désignant les lieux, villes, États, fleuves « partout se venge et hante le territoire ». Suivront le Japon déroutant, plié comme un origami, le gigantisme trépidant des villes chinoises, le vécu de la profondeur au cœur de la Sibérie. Loin du récit de voyage, l’un et l’autre en alternance tentent de saisir, au plus près de leurs sensations, l’essence même du voyage. Comment se laisser surprendre par le réel – « New York qui vous saute au visage » – sans renier tout un imaginaire ? Olivier Barrot, après la Mitteleuropa et les États-Unis, parcourt la Suède guidé par la fascination de cet ailleurs nordique habité pour lui par le cinéma d’Ingmar Bergman. Le navigateur Jonathan Raban, quant à lui, appareille la voile, accompagné d’une importante bibliothèque de bord, sur la route des pêcheurs vers l’Alaska au départ de Seattle (Passage en Alaska, Hoëbeke). « Sur la mer le bateau était un non-lieu (…), il était ma résidence d’artiste, mon refuge. Mon arche. » Un formidable récit où se conjuguent Histoire, mythologie, poésie. Il salue ceux qui, avant lui, au fil des siècles, ont caboté et bravé le danger le long des côtes à haut risque de Colombie-Britannique. Et tous un jour ont pensé au retour, tant le voyage questionne l’appartenance, le lieu des origines. Inara Verzemnieks, née dans l’État de Washington, entreprend le chemin de retour vers le village de sa famille en Lettonie (Mémoires des terres de sang, Hoëbeke). Dans un texte poignant et lucide, elle sonde les blessures ouvertes de la guerre et de l’occupation soviétique, la béance de l’exil, du voyage forcé, les secrets du passé. Le temps inscrit dans un territoire, « le temps du déplacement », Christian Garcin et Tanguy Viel l’ont eux aussi perçu, dans « un abandon quasi végétal à l’espace, tissant avec le sol une sorte de lien organique ». En arpenteurs sensibles de la surface terrestre, ils n’ont pas perdu de vue le « voyage suprême » de Lie Tseu, vers l’intérieur.