19-01-2012

Maisons de poupées

Les éditions Théâtrales proposent une nouvelle traduction par Laurent Muhleisen des Criminels de Ferdinand Bruckner, créée à Berlin en 1928. De criminels dans toutes les acceptions du terme – trahisons conjugales, amicales, chantage, trafic de nourrisson et meurtre –, il est en effet question. La proposition scénographique (coupe verticale d’un immeuble berlinois sur trois étages) met ingénieusement en relief les intrigues clandestines unissant ou opposant propriétaires, locataires, domestiques et commerçants du lieu. Outre la vivacité des dialogues, c’est avant tout la « modernité » du texte qui interpelle le lecteur, tant l’état de chaos psychologique des personnages rejoint celui décrit par certaines de nos pièces actuelles, quand l’abandon résigné et consenti de toutes les valeurs morales entraîne une société dans une spirale suicidaire. Le crime passionnel découvert – lié confusément aux autres crimes –, l’on assiste à une parodie de justice où la magistrature semble davantage préoccupée par l’étalage de sa toute- puissance que par la recherche de la vérité. À sa critique corrosive du « cinéma » judiciaire rendant somme toute l’institution illégitime à exercer sa fonction (sans toutefois apporter de solutions à ses disfonctionnements), l’auteur en vogue de la scène allemande du début des années 1930 exprime la tentation de la jeune génération de juges à glisser vers ce que nous appelons aujourd’hui « l’angélisme laxiste » : l’être humain incapable de contrôler ses pulsions – de facto en dessous de l’animal – mérite à ce titre compassion – au détriment des victimes. Replacée dans son contexte, la pièce illustre à merveille l’entreprise de subversion des valeurs traditionnelles, menée par les milieux affairistes infiltrés dans tous les secteurs clés de la vie intellectuelle, qui conduisit à la dégénérescence de la République de Weimar par la destruction de la cohésion sociale au profit du grand capital, sous couvert d’un humanisme dévoyé… Qui continue de nourrir des crises d’ampleur planétaire.

Alain Bugnard

Ferdinand Bruckner, Les Criminels , Éditions Théâtrales, 136 p., 17 €