24-10-2011

Une histoire de fous

Trois distinctions ont récompensé cette année Ma chambre froide, la dernière création de Joël Pommerat : Molière de l’auteur francophone vivant, Molière des compagnies et Grand prix du théâtre du syndicat de la critique. Cet auteur semble en effet avoir l’art et la manière de poser ces situations et d’interpeller immédiatement l’attention de son lecteur : « Dans la vie tout est fiction. Avec le recul c’est pas facile de s’y retrouver dans la masse de réalités. » Bien qu’il n’ait cessé d’empoisonner leur existence, un directeur de supermarché décide, après avoir appris qu’il était atteint d’un cancer incurable, de léguer ses affaires à ses employés, à la condition qu’ils célèbrent une fois l’an sa mémoire. L’une d’entre eux, Estelle, par ailleurs fil rouge de cette fable, propose de composer une pièce de théâtre à cet effet. Prétexte relativement improbable, et les multiples rebondissement qui en découlent le sont davantage encore. L’une des grandes réussites de ce texte est précisément de maintenir intact l’intérêt et le désir du spectateur, embarqué dans un voyage initiatique sous tension à l’issue imprévisible, jalonné de quiproquos et de dialogues de sourds hautement comiques, mais particulièrement cyniques et violents. On peut s’indigner du traitement des personnages – singulièrement méprisant pour les petites gens – tant ils auraient davantage leur place dans un centre de déficients mentaux que dans un super-marché. La morale de l’histoire étant « Chacun pour sa gueule… ça toujours été comme ça. / Et ça ne changera jamais ! » – notons que la langue perd de sa tenue au fur et à mesure du délitement psychique des protagonistes –, on peut néanmoins y voir une projection de ce qu’il pourrait advenir de nos sociétés si celles-ci continuent de cautionner la logique ultra-libérale d’écrasement des individus actuellement à l’œuvre. La tribalisation de l’humanité n’est pas inéluctable, tout dépend des maîtres qu’elle se choisit.

 

Alain Bugnard

Joël Pommerat, Ma chambre froide, Actes Sud-Papiers, 104 p., 16 €